François Rebsamen, maire de Dijon et président de sa métropole, ex-PS rallié au macronisme, appelle à « défusionner » la région Bourgogne-Franche-Comté, pour revenir à une Bourgogne séparée. Il nous l’assure : il n’a rien contre la personne de Marie-Guite Dufay, la présidente socialiste du conseil régional. C'est tout de même vers elle qu’il dirige ses flèches, en lui reprochant un « tropisme bisontin ». « On ne peut pas travailler ensemble », résume l’élu dijonnais. Ce 26 mars, il a accordé à Traces Ecrites cette interview pour expliquer sa position.
Article publié une première fois le 26 mars 2024 à 16h30
Huit ans après la création de la région Bourgogne-Franche-Comté, vous appelez à la séparer entre les deux anciennes. Quelle était votre position avant cette fusion ?
Faisons, d’abord, un peu d’histoire. C’est François Patriat, alors président de Bourgogne, qui est venu me voir avec Marie-Guite Dufay, son homologue de Franche-Comté. À l’époque, c’était une manie européenne, il fallait se rassembler, pour être gros, être forts, atteindre la fameuse taille critique. Donc, les deux régions, petites à l’échelle française, fusionnent pour devenir une plus grosse et la première région industrielle de France (NB : en matière d’emploi salarié)...
... dès l’origine, on comprend donc que vous doutiez de la pertinence de ce choix
J’ai pourtant fait montre de bonne volonté. En tant que ministre du Travail (de 2014 à 2015), j’ai été confronté à cette problématique et j’ai voulu montrer aux Francs-Comtois que je n’étais pas opposé à cette grande région. C’est ainsi la seule où la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS) n’est pas installée dans la capitale, en l'occurrence Dijon, mais à Besançon. Je considérais que pour réussir la fusion, il fallait ce type de geste. Je pensais qu’on pouvait y arriver.
Pourtant, ces deux régions sont, historiquement et géographiquement, très différentes. J’ai beaucoup de respect pour la Franche-Comté, une terre de montagnes, de résistance, de citadelles, là où la Bourgogne est tout l’inverse : une terre ouverte, européenne, évoluant par les échanges. Je passe sur les Ducs de Bourgogne et le Saint-Empire Romain Germanique, mais la Bourgogne a une histoire qui la rend européenne. Attention, je ne me prends pas pour un duc, je suis un élu du peuple.
Lors de la première élection concernant la région fusionnée, vous participez pourtant activement à la campagne de Marie-Guite Dufay, contribuant à l’élection d’une présidente issue de Franche-Comté. Considérez-vous rétrospectivement que c’était une erreur ?
Marie-Guite Dufay a été élue en 2015, essentiellement avec les voix de Dijon et de Besançon, plus globalement avec les voix des villes. François Sauvadet (président UDI du conseil départemental de Côte-d’Or) est certain, aujourd’hui encore, que c’est parce que j’ai fait campagne pour Marie-Guite Dufay qu’elle l’a emporté.
Au début de son premier mandat, j’étais très allant avec elle, je lui ai dit, il faut tout faire pour qu’on s’entende bien, ne pas essayer de compenser, de chercher à ce que Besançon rattrape Dijon, mais développer les deux, sur leurs forces propres. Dijon est une ville de robe, de bourgeois, là où Besançon affiche une histoire plus industrielle. Plus jeune, j’ai été y faire des manifestations pour soutenir Lip, faire la fête ou voir des concerts. Je n’ai rien contre Besançon, au contraire.
« Les premiers hics ont commencé avec la culture »
J'ai dit à la présidente que c’est par la culture qu’on peut rassembler. Je lui ai suggéré de créer un grand orchestre régional, qui pourrait jouer dans toute la région, ce qui serait une manière d’unifier les deux anciennes entités par les arts. Elle m’a répondu : « c’est une merveilleuse idée, cet orchestre s’appellera Victor Hugo. » Cette histoire, je ne l’ai jamais racontée, mais pourquoi Victor Hugo ? Je sais qu’il est né à Besançon, mais il est tout de même plus connu pour ses écrits que pour sa musique ! Elle m’a dit : « parce que l’orchestre de Besançon s’appelle Victor Hugo, et il est bien meilleur que celui de Dijon. » Elle a traîné cela pendant un an et demi, et ce fut l’échec.
Depuis, elle a tenté de récupérer le FRAC (Fonds Régional d’Art Contemporain) Bourgogne, qu’on a sauvé - grâce à la conseillère culture d’Emmanuel Macron que j’ai fait venir chez le peintre Yan Pei-Ming -, en voulant fusionner les deux FRAC pour le mettre à Besançon. Elle ne connaissait même pas la collection de celui de Dijon, qui est unique, absolument exceptionnelle. Les premiers hic entre nous ont commencé à travers la culture, .
Elle m’a dit à ce moment-là qu’il fallait qu’on égalise tout. « Vous avez trop d’argent au conservatoire de Dijon par rapport à celui de Besançon », tel était son discours. Pour vous donner une idée de la façon dont nous avons été traités, le conservatoire avait 1,5 million d’euros de subvention sous la présidence régionale bourguignonne de François Patriat, aujourd’hui nous avons 400.000 euros. À travers la culture, c’est l’exemple d’un échec programmé que je n’arrive pas à comprendre.
La culture n’est pas la seule pomme de discorde entre vous, quelles sont les autres ?
Après, il y a eu l’université. Pour la COMUE (Ndrl : Communauté d'universités et établissements, organisation temporaire d’un établissement regroupant les universités de Bourgogne et de Franche-Comté), elle a tout installé à Besançon. En six ans d'existence, cette structure n’a pas tenu une réunion à Dijon, rendez-vous compte. Idem pour le CROUS. Moi, je proposais qu’on alterne. Non, elle voulait aider Besançon à rattraper son retard. Et il y en avait beaucoup, car la région Franche-Comté n’avait pas assumé son enseignement supérieur.
Marie-Guite Dufay a voulu absorber l’Université de Bourgogne (UB), je me suis battu de toutes mes forces pour que jamais celle-ci ne disparaisse. Elle ne voulait pas reconnaître que c’est l’UB qui figure dans le classement de Shanghai, pas la COMUE, ni l’Université de Franche-Comté. Celle-ci a d’autres atouts, ils ont un grand laboratoire, Femto. Mais il y avait 22 postes à la COMUE, et tous étaient à Besançon.
J’ai l’impression que Marie-Guite Dufay ne se sent pas chez elle à Dijon. D’ailleurs, à ma grande surprise, la première fois qu'elle a rencontré le président de l’antenne Sciences Po à Dijon, elle lui a dit « l’enseignement supérieur n’est pas de la compétence de la région ». Alors, l’enseignement supérieur, ce n’est pas sa compétence, le TGV, c’est pas sa compétence non plus. L’avion, elle n’en veut pas.
« Elle n’a jamais pris la connaissance des villes de Bourgogne »
On en est arrivé à une dégradation progressive de nos relations. Son premier mandat a été convenable, il y a eu un contrat de 50 millions d’euros avec notre métropole, les discussions étaient possibles, malgré les anicroches que je raconte. Mais le deuxième se passe dans d’autres conditions, car il n’y a plus d’argent à la région, ce que la présidente dit d’ailleurs elle-même. Cette fois, au lieu de 50 millions d’euros, ce qui était le minimum, on a 16,7 millions. Ce nouveau contrat, on ne l’a même pas négocié. Elle m’a dit en tête-à-tête : tu auras 25 millions d’euros, finalement on en a moins de 17.
Elle n’a jamais pris la connaissance du territoire et des villes de Bourgogne. Elle n’a jamais fait une réunion, pour rencontrer les maires tous ensemble. Dans toutes les autres régions, il y a une conférence des villes. Ici ça n’existe pas.
Qu’en est-il des transports et de l’objectif de désenclavement de territoires ?
C’est effectivement le dernier sujet qui m’amène à appeler à « défusionner » la Bourgogne-Franche-Comté. La région perd des habitants, et va en perdre beaucoup, d’après l’Insee, à l’horizon de 20 ou 30 ans. Je pense qu’il y a une raison, c’est son enclavement. C’est bien ce que fait le conseil régional pour investir sur les TER, mais il faut aussi se tourner vers l’extérieur. Mais ça, c’est interdit par les écolos. Ça veut dire : pas de soutien à l’aéroport de Dole, ne pas essayer de le développer. Alors qu’à mon avis, nous pourrions avoir un petit aéroport qui fonctionne bien. Je ne parle pas de subventionner Ryanair, mais on peut essayer de décrocher d’autres lignes commerciales, afin de desservir l’ouest de notre pays ou la Grande-Bretagne.
Sinon, il y a la ligne TGV Besançon-Dijon-Montbard-Marne-la-Vallée pour décrocher des correspondances vers l’ouest et vers Roissy. On doit être la seule région de France à ne pas avoir de liaison directe avec un grand aéroport. Désenclaver, c’est un combat que je mène seul, pourtant ça nuit fortement à l’attractivité de la Bourgogne. Dès qu’il y a des campagnes de promotion régionale, Dijon est oublié. Pourtant, comment nier le poids de l’attractivité touristique de Beaune et Dijon et nos trois millions de visiteurs ? J’en suis arrivé à la conclusion qu’on ne peut pas bien travailler ensemble.

Est-ce que vos griefs tiennent à la personnalité et à la politique de Marie-Guite Dufay ou, structurellement, à la fusion des anciennes régions ?
Ça ne se serait pas forcément passé ainsi avec une autre présidente. Il faut poser les règles du vivre ensemble entre les Bourguignons et les Francs-Comtois. Ça passe par le respect des forces de chacun. L'idée de la présidente est de rattraper et compenser. Mais ça ne marche pas. La seule chose qui peut marcher, c’est développer les deux. Elle voulait que toute la santé aille à Besançon. « Nous à Besançon, on a les biothérapies avec l’Établissement français du sang », disait-elle. Tant mieux ! Mais nous avons de grandes entreprises, Urgo, Adhex Pharma, Crossject, et un pôle santé significatif. La santé, c’est à Dijon et Besançon, et pas seulement à Besançon. Elle affiche un tropisme bisontin indéniable.
Je ne veux pas lui jeter la pierre, elle a une majorité qui n’est pas facile à gérer. Mais il y a une sur-administration régionale. Regardez le retard dans le traitement des dossiers en matière d’installation des jeunes agriculteurs. On a l’impression que tout ça est très éthéré.
De fait, vous revendiquez le leadership dijonnais ?
J’ai lu ce qu’elle dit, que je ne représentais pas la Bourgogne, seulement la métropole dijonnaise. Mais, avec les présidents du Creusot-Montceau, avec le Grand-Chalon, avec le Grand Mâcon, avec Nevers et avec Auxerre, on discute ensemble, on se rencontre, mais nous ne sommes pas reconnus.
Quelle voie de sortie serait possible, juridiquement et concrètement ?
Les difficultés que nous rencontrons sont partagées dans d’autres régions fusionnées. Ici, sans doute l’antagonisme est-il plus fort. Ce sont deux territoires et deux mentalités différentes. Le mieux serait de faire un référendum, pour demander aux uns et aux autres s’ils ont envie de vivre ensemble. J’avais évoqué cette idée avec le Président de la République, avec François Patriat aussi, et la semaine dernière avec François Bayrou. Emmanuel Macron m’a dit qu’il comprenait nos difficultés. Je pense que nos deux régions sont en train de couler un peu, plutôt que de progresser. Il faut changer cela.

















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Il n'y pas de sentiment d'appartenance à ce double ensemble de la part des habitants
Non, ma première erreur est d'avoir obligé, d'en haut et de Paris, ces 2 régions à devoir fusionner sans même demander l'avis de leurs habitants.
Pour travailler avec les institutions régionales (DREETS, DREAL , Conseil régional, région académique, ou encore France Travail), on ne le ressent pas trop dans les actions menées avec nos partenaires. Cependant les publics restent sur leur appartenance territoriale, "nous à Besançon..., nous à Dijon..." est souvent évoqué. Le première erreur dans cette fusion, à mon sens, a peut-être été de garder les 2 noms accolés pour nommer la nouvelle région "Bourgogne-Franche-Comté" (j'en connais même qui disent région "Franche-Comté-Bourgogne" c'est un signe) Il aurait certainement fallu changer définitivement le nom de cette nouvelle région "Centre Est, .." ce qui aurait gommer le fait que cela reste 2 (anciennes) régions qui continuent de travailler côte à-côte. Quand on travaille sur l'ensemble de la région, il faut considérer qu'elle représente 8 départements et non pas 2 anciennes régions qui n'ont plus d'existence administrative.
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