Portage public ou privé ? Les scénarios s’accélèrent pour déployer des parcs éoliens et photovoltaïques dans la région. Ils se concentrent notamment sur la Franche-Comté qui devient un laboratoire des possibles, entre les développements de l’opérateur Opale et la prise d’initiative des syndicats départementaux d’énergie. Ces acteurs incarnent deux visions, sans vraiment se croiser.


Eolien, solaire, biogaz : les énergies renouvelables font feu de tout bois en Bourgogne-Franche-Comté, synonymes d’investissements qui se mesurent au cumul en centaines de millions d’euros. De multiples questions d’organisation et de faisabilité découlent de ce foisonnement. Elles ont trait à l’acceptabilité, comme le montre la multiplication des recours contre les projets d’éoliennes. Ceux-ci débouchent administrative sur des jugements très différents de la justice administratives suivant les cas, qui rendent difficile le dessin d'une tendance générale.

S’agissant du montage, la question centrale se pose : privé ou pas ? Là encore, la réponse n’est pas univoque. Elle peut mélanger les deux. Le méga projet éolien de 200 millions d’euros pour 105 MW dans l’Yonne, le parc des Hauts de l’Armançon porté par le groupe WPD passé en enquête publique fin 2024; associe depuis début 2025 à son capital Yonne Energie, la structure dédiée du syndicat départemental de l’électricité (SDEY) lui-même émanation des collectivités.

La Franche-Comté illustre la cohabitation des modèles. Celui du portage public est défendu avec ferveur par Energies renouvelables (EnR) Citoyenne, qui s’en donne les moyens. Cette société d’économie mixte (SEM) est pilotée par le syndicat d’énergie Sidec du Jura qui en fut à l’origine et son homologue du Doubs le Syded qui l’a rejoint en 2020, tandis que la région Bourgogne-Franche-Comté complète le pôle public détenteur aujourd’hui de 79 % du capital où figurent aussi des associations citoyennes.

 

BP

 

Or ce capital vient de passer de 1 à 9,3 millions d’euros et de faire entrer au tour de table un partenaire financier, le Crédit Agricole de Franche-Comté. L’objectif consiste à changer de braquet : EnR Citoyenne compte investir pas moins de 270 millions d’euros en huit ans de façon à installer 230 mégawatts, après avoir « végété » jusqu’en 2021/22, selon l’expression de son président-directeur général Jean-Daniel Maire.

L’heure est donc venue selon elle de participer à l’essor des énergies renouvelables, mais sous conditions. « Nous visons l’éolien et le solaire voire l’hydraulique, mais pas le biogaz pour des questions de compétences techniques surtout. Et dans le mix, nous allons nous focaliser d’abord sur le photovoltaïque, au sol, en toiture ou en ombrières », souligne Jean-Daniel Maire. Outre l’acceptation plus importante, la voie solaire offre un modèle économique qui permet de démultiplier les investissements plutôt que de concentrer les ressources sur un gros projet éolien : « se lancer dans cette seconde direction devrait probablement nécessiter une augmentation de capital supplémentaire », indique le président de la SEM.

 

sem enr installation eolienne
L'engagement dans les projets éoliens se veut de plus en plus prudent, face au systématisme des recours. La SEM EnR Citoyenne a participé à la mise en service de l'un d'entre eux, à Chamole (Jura) en décembre 2017, d'une puissance de 3 MW au terme d'un investissement de 4,9 millions d'euros. © Sem ENR Citoyenne


L’actuel montant est déjà porté à un niveau qualifié de « conséquent », du fait en particulier de l’un des axes stratégiques : rendre les collectivités participantes propriétaires des infrastructures, impliquant des ressources financières à mobiliser dans ce but. « L’approche d’EnR Citoyenne, c’est : des projets sur lesquels la collectivité a la main, menés au service du territoire, pour un usage local, appuyés sur le modèle de la SEM qui permet de prendre le risque financier à la place de ces collectivités, tout en leur faisant bénéficier des retombées financières », expose Jean-Daniel Maire. Et sans obligation pour une telle sturcture d’entrer au capital.

Ainsi, les premières réalisations concrètes de la SEM « nouveau » format mèneront à Beaufort-Orbagna (Jura) et Bondeval (Doubs) pour des centrales solaires au sol sur d’anciennes carrières, respectivement courant 2026 et fin 2026 selon des puissances de 4 et 2,8 MW et grâce à des investissements de 4 et 3 millions d’euros. Une autre installation photovoltaïque de ce type est attendue à Pontarlier (Doubs) pour 3 MW sur l’ancien centre d’enfouissement des déchets ménagers.

 

Achat de parcs entiers sur le long terme

opale parc trois cantons
Opale a trouvé un acheteur unique pour l'électricité de l'ensemble de son parc éolien des Trois Cantons dans le Doubs : le groupe bancaire BPCE. © Opale Energies Engagées


Autre scénario possible : s’appuyer sur une structure tierce. La Franche-Comté en abrite une qui devient une référence : Opale Energies Engagées. La PME de Fontain (Doubs) créée en 2008 cumule aujourd’hui 1,1 gigawatts installés dans l’éolien (dont 300 MW en propre) et 25 unités de méthanisation, et sa croissance l’amène à développer désormais tous ses projets en propre, après avoir démarré un temps comme prestataire d’opérateurs. Son chiffre d’affaires est passé à 6 millions d’euros et, donnée plus représentative de sa montée en puissance, son effectif atteint 70 salariés.

Son identité n’a pas changé pour autant, assure son président Jean-Pierre Laurent. « Nous restons ancrés dans les territoires d’implantation de nos installations, pour des usages locaux, alternatifs aux entrants chimiques dans le cas de la méthanisation, favorisant l’autoconsommation, à taille humaine », déclare-t-il. Opale Energies Engagées fait état de 85 MW en projet aujourd’hui, en Bourgogne-Franche-Comté et dans le Grand Est, dont 60 MW en éolien et 25 MW en photovoltaïque.

Pour le premier type de dossiers, il manifeste une certaine prudence quant à la réalisation effective et plus encore quant au calendrier, dans le contexte de recours systématiques. Il a franchi néanmoins une étape importante et symbolique : l’autorisation préfectorale décrochée en mars pour le parc visé à Nancray (Doubs) de 13,5 MW, fort contesté localement. « Sur le biogaz, nous sommes sur une trajectoire de construire de trois à quatre nouvelles unités de méthanisation par an », précise le dirigeant.

 

ombrieres sidecdujura
La SEM EnR Citoyenne est détenue principalement par les syndicats d'énergie Sded du Doubs et Sidec du Jura, ce dernier donnant l'exemple lui-même avec les ombrières solaires installées à aon siège de Lons-le-Saunier. © Sidec Jura


La levée de fonds réalisée en fin d’année dernière, auprès de Bpifrance, du fonds occitan Occte et du financeur participatif Enerfip, apportent de nouveaux moyen. Opale peut cependant s’appuyer sur un autre socle, révélateur d’une autre tendance forte qui s’observe : l’achat de long terme et en masse par un gros utilisateur. A ce phénomène, il donne un coup d’envoi fort grâce au groupe bancaire BPCE. Celui-ci a conclu, en février, un contrat de 20 ans d’acquisition de l’ensemble de l’électricité produite par l’une des installations de la société franc-comtoise, le parc éolien des Trois Cantons entrer Etouvans, Colombier-Fontaine et Ecot dans le Pays de Montbéliard (Doubs). Ce sont ainsi 43 Gwh annuels que la réunion des Banques populaires et des Caisses d’épargne achètent sur cette durée à un prix fixe, de quoi couvrir 11 % de ses besoins de consommation : data centers, agences …

Le bénéficiaire principal en sera la Banque populaire Bourgogne-Franche-Comté qui fut le banquier de la construction du Parc des Trois Cantons. L’électricité ainsi mise à sa disposition contribuera à la modification de son mix énergétique  par le déploiement progressif de panneaux photovoltaïques dans le réseau des agences, et au siège dijonnais. Certes, l’achat à prix fixe sur 20 ans prive la BPBFC d’opportunités de baisses, mais tel n’est pas le scénario qui lui semble se dessiner. « Le consensus des analystes va à une tendance haussière durable du prix de l’électricité, qui ne serait interrompue que par des diminutions ponctuelles. Nous estimons être gagnants dans le dispositif mis en place, qui assure une traçabilité et une visibilité sur le temps long », expose François de Laportalière, directeur général de la banque régionale.

 

G constru 2

 

Le raisonnement est pertinent, confirme Jean-Pierre Laurent. Selon le dirigeant d’Opale, un tel contrat fixe de long terme devient aussi très intéressant par rapport aux mécanismes d’achat avec compensation de revenus par rapport à un seuil initial, car celui-ci perd en attractivité. « Quand les prix baissent, la compensation est bénéfique aux producteurs mais quand ils montent, ceux-ci doivent rembourser le différentiel. L’an dernier, il en a coûté 10 milliards au cumul des producteurs en France », expose-t-il. Les enjeux financiers ne sont jamais loin en matière d’énergie renouvelable, et pas anodins.

 

La transition énergétique en marche à la Banque populaire

Le contrat signé avec Opale s’inscrit dans le soutien à la transition énergétique dont la Banque populaire Bourgogne-Franche-Comté a fait une priorité de développement, spécifié par la création l’an dernier de la « Banque de la transition énergétique » et d’un livret associé pour orienter l’épargne vers le financement de tels projets. Ce livret a suscité déjà 60 millions d’euros de collecte. La banque elle-même adopte une trajectoire de financement d’environ 100 millions d’euros par an sur la thématique. En 2024, « le montant s’est situé à 91 millions, dont un tiers en infrastructures d’énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, biogaz), un quart en travaux de rénovation énergétique, 20 % pour l’eau-assainissement et une centrale hydraulique, et 20 % dans la mobilité décarbonée de professionnels », détaille François de Laportalière.

Commentez !

Combien font "9 plus 1" ?