Née fin 2022 à Belfort pour ne pas laisser s’en évaporer le savoir-faire d’envergue mondial en énergie de puissance, la jeune société infléchit son cap. Elle ne concentre plus uniquement ses travaux de R&D sur le nucléaire. Le « glissement » imprévu vers un autre appel à projets national ouvre à d’autres énergies (géothermie, chaleur fatale, pompes à chaleur…) le champ d'application de sa technologie de fluides améliorant la conversion de chaleur en électricité. L’accord de licence dont elle bénéficie grâce à la Satt Sayens conforte son modèle de valorisation de la propriété intellectuelle. Mais il lui faut rapidement lever des fonds.

 
Un mal pour un bien ? Recalée in fine de l’appel à projets ciblé sur le nucléaire sur laquelle elle s’était positionnée, la jeune société de Belfort Neext Engineering a pu rebondir auprès d’un autre programme soutenu par l’Etat…qui lui ouvre en fait des perspectives plus grandes que la seule source d’énergie venant de l’atome, pour laquelle elle s’est créée en novembre 2022 dans le but de ne pas laisser s'échapper du Nord Franche-Comté son savoir-faire mondial dans l'énergie de puissance, menacé par les désengagements de General Electric.

Le projet de R&D « Sparta » que Neext a initié a en effet trouvé sa place comme lauréat d’un appel à projets France 2030 « i-démo 3 ». Cette sélection lui donne accès à un financement de 7,3 millions d’euros, sur le total de 9,5 millions d’euros attribué au consortium qui l'associe à un laboratoire du CNRS et de l’Université de lorraine et à Arabelle Solutions, la poursuite par EDF de la conception des célèbres turbines du même nom fabriquées à Belfort, jusqu’à l’an dernier sous la bannière de GE Steam Power.

Dans ce contexte, la start’up a annoncé, le 9 janvier, l’obtention de l’exclusivité mondiale d’exploitation des deux brevets des chercheurs partenaires du Laboratoire Réactions et Génie des procédés (LRGP) de Nancy permettant d’améliorer le rendement des machines thermodynamiques. La signature du contrat de licence a été organisée par la Satt (Société d’accélération du transfert de technologies) Sayens conformément à sa vocation de passerelle entre les mondes académique et industriel pour la protection intellectuelle qu’elle exerce dans le Grand Est et en Bourgogne-Franche-Comté. Elle marque le « franchissement d’une étape importante dans la construction de notre modèle économique, dont l’un des piliers consiste en la valorisation de la propriété intellectuelle, par la vente de licences », souligne Jean Maillard, le président-fondateur de Neext Engineering.

 

Cessions aquisitions

 

Les travaux du LRGP rejoignent ceux de la société belfortaine, en portant sur les « fluides réactifs » : ces gaz ou liquides combinent des propriétés thermodynamiques avec des réactions chimiques en vue d’intensifier la conversion d’énergie (le passage de la chaleur à l’électricité) dont le rendement est limité dans le cas des fluides classiques actuels, dits inertes. Cette technologie, Neext Engineering a initialement conçu de la dédier exclusivement aux applications dans le nucléaire, avec des perspectives en particulier pour le développement promis des « petits » (de l’ordre de 300 MW quand même, mais à comparer aux 1.600 MW classiques) réacteurs, les SMR ou Small Modular Reactors.

Cette approche avait logiquement motivé sa réponse à un appel à projets France 2030 intitulé « réacteurs nucléaires innovants » en association avec les poids lourds américains Westinghouse et GE Steam Power et l’entreprise Nexson dans la Nièvre, spécialiste des échangeurs de chaleur. Au projet, l’Etat a dit non au motif qu’il n’avait pas coché la bonne case en quelque sorte, selon le récit de Jean Maillard. « La technologie des fluides réactifs a cependant été validée, il nous a été demandé de postuler à un autre appel à projets considéré comme mieux centré sur elle, celui d’i-démo 3 », relate le dirigeant.

 

Une solution pour les pompes à chaleur moins émissives

travaux evos
La technologie de la start'up belfortaine ouvre des perspectives d'équipement en fluides réactifs de pompes à chaleur, notamment celles de dimension industrielle. © Engie Solutions


De ce scénario, Jean Maillard et son équipe de désormais 12 personnes se félicite, finalement. Tout en continuant à prospecter le nucléaire, il amène Neext Engineering à explorer les autres potentialités de ses trouvailles. Or, celles-ci sont nombreuses. « La technologie nous ouvre aux différentes applications de transformation de la chaleur en électricité : géothermie, récupération de chaleur fatale, solaire, rétrofit de centrales… Mais aussi aux pompes à chaleur, auxquelles l’amélioration du rendement thermodynamique des fluides réactifs offrent de nouvelles perspectives », expose Jean Maillard.

Il est question ici d’abord de pompes de dimension industrielle. Les fluides réactifs made by Neext Engineering et le laboratoire LRGP souhaitent arriver prochainement – les premières commercialisations sont visées en 2028 – sur un marché occupé par des fluides frigorigènes qui vont se retrouver devant un mur règlementaire ces prochaines années : interdiction de certains types (le R 134-A par exemple) et bannissement des ventes de pompes dont les fluides présentant un GWP (Global Warning Potential) supérieur à 150. Pour cet indicateur de nocivité pour le climat, « les solutions classiques sont loin d’approcher ce seuil-plancher, aloirs que la nôtre se situe en-dessous », argumente Jean Maillard. Quant à la chaleur fatale, Neext estime apporter avec « ses » fluides une solution à sa valorisation dans les basses températures, inférieures à 100 degrés.

 

BP

 

1,5 million d’euros visés dans les trois mois

Les perspectives de la start’up sont ainsi prometteuses, mais elles restent soumises à un impératif qui commence à ressembler à une épée de Damoclès pour elle : son financement. Neext engrange certes ses premiers chiffres d’affaires, grâce à  la vente de prestations de R&D auprès de deux premiers clients dans le monde du nucléaire. A ses commandes d’un total de 200.000 euros doivent s’en ajouter d’autres, de façon à viser « quelques centaines de milliers d’euros » sur l’exercice 2025. En outre, les deux levées de fonds « participatives » auront atteint leur objectif à la clôture prochaine de la seconde, à savoir un montant de 720.000 euros auprès de 150 contributeurs.

Mais les nouveaux enjeux de la société belfortaine dépassent ces échelles. Le premier versement d’un quart des 7,3 millions d’euros lui revenant dans Sparta est conditionné à un renforcement d’ampleur comparable de ses fonds propres. « Nous devons lever 1,5 million d’euros, et ce, dans les trois mois afin de respecter le calendrier fixé par l’appel à projets qui doit déboucher sur la mise au point d'un banc d'essais à Belfort », souligne Jean Maillard. Son appel prend ainsi un certain caractère d’urgence. « Si les pistes françaises, que nous privilégions, n’aboutissent pas, nous intensifierons les recherches auprès de fonds étrangers, ce qui serait regrettable sur nos sujets qui touchent à la souveraineté industrielle », souligne-t-il.

 

Un nouveau président pour Sayens

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Romain Liège a pris au 1er janvier 2025 la présidence de la société d'accélaration du transfert de technologies dont il était le directeur général adjoint. © Satt Sayens

La Satt Sayens qui accompagne Neext Engineering a changé de président en ce début d’année. Romain Liège, qui fait partie de la structure depuis 2017 et en était le directeur général adjoint, succède à Catherine Guillemin. Depuis sa création en novembre 2013 (alors sous le nom de Satt Grand est), Sayens annonce un bilan de 840 projets accompagnés, 42 millions d'euros investis dans les projets de transfert de technologies, 165 technologies transférées auprès d’entreprises nationales et internationales, et 47 start-up et deeptech soutenues dans leur création, dont 7 comptent la Satt à leur capital. 

Sayens a accès aux compétences de 6.500 chercheur et 4.000 doctorants issus des 140 laboratoires de la recherche publique répartis sur les régions Grand Est (Lorraine et Sud-Champagne Ardenne) et Bourgogne-Franche-Comté. Ses actionnaires sont : l'Institut Agro Dijon, Supmicrotech-ENSMM, l’Université Marie et Louis Pasteur de Franche-Comté,l’Université de Lorraine, l’Université Bourgogne Europe, l’Université de Technologie Belfort-Montbéliard, l’Université de Technologies de Troyes, le CNRS, l'Inserm et Bpifrance.

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