Le site né il y a plus de 140 ans augmente d’année en année ses volumes de production, depuis sa reprise salvatrice en 2013 par le groupe libanais Gemayel. Il se fixe désormais l’horizon de dépasser le seuil symbolique qu’il vient d’atteindre, celui des 100.000 tonnes de papier annuelles pour le carton d’emballage. Face à ses concurrents souvent très intégrés, la papeterie capitalise sur son profil de PME agile. Elle travaille à l’amélioration de ses performances environnementales, un facteur inhérent de compétitivité dans son secteur d’activités.


La vénérable papeterie de Novillars se sent pousser des ailes. Douze ans de flottaison du pavillon libanais sur ses 13 hectares ont fait grimper d'année en année sa production, passée en une décennie de 65.000 tonnes à 100.000 tonnes annuelles et elle ne compte pas en rester là. Elle se voit volontiers tirer parti de la croissance de l’ordre 2 % par an de son marché, le papier pour carton ondulé d’emballage…voire faire un peu mieux encore.

Ces ambitions retrouvées de la papeterie du Doubs ont coïncidé avec sa reprise par le groupe Gemayel qui a inspiré sa nouvelle raison sociale, Gemdoubs. « Fady Gemayel, son dirigeant, est un vrai entrepreneur et non le représentant de quelque fonds financier. Il connaît parfaitement le secteur où il est reconnu, en témoigne sa présidence pendant plusieurs années de la fédération européenne du carton ondulé. Il a apporté au site son expertise du métier », salue Laurent Grenier, le directeur de Gemdoubs.

 

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De fait, l’acteur franc-comtois de ce marché a su s’y (re)faire une place dans une compétition sévère, entouré qu’il est de concurrents souvent aussi intégrés que lui-même ne l’est pas : il n’est pas filiale de l’un des cartonniers qui forment sa clientèle, pas plus qu’il ne contrôle en amont la filière de collecte et recyclage des vieux papiers, constitutifs de sa matière première. « Nous sommes une PME au sens plein et entier du terme, avec les atouts majeurs qui sont attachés à ce profil : l’adaptation, la réactivité, la capacité à assurer une commande sur-mesure ou de dernière minute, de plus petite quantité », décrit Laurent Grenier. Le dirigeant local est particulièrement bien placé pour établir la comparaison, de par son parcours professionnel antérieur dans de grands groupes de l’emballage.

Gemdoubs s’est ainsi bien fondue dans son environnement en mutation, marqué par l’essor de l’e-commerce notamment. Cet univers est également fort internationalisé. La société de Novillars, employant 80 salariés, réalise à l’export la moitié de son chiffre d’affaires annuel de 40 millions d’euros.

 

gemdoubs chaufferie et vieux papiers
A l'extérieur, les vieux papiers et cartons sont entreposés pour entrer dans la ligne de production. Le site en consomme 110.000 tonnes annuelles. Le facteur décisif de sa pérennité se trouve à l'arrière-plan : la chaufferie biomasse procure au process son autonomie energétique. © Laurent Cheviet


La « qualité de service » constitue un marqueur distinctif dans l’activité de Gemdoubs, souligne son directeur, davantage que le process que chaque compétiteur applique avec des technologies comparables. Sur ce plan toutefois, Novillars peut compter sur le fort atout de son indépendance énergétique. Des 150.000 tonnes de rémanents (chutes) de bois des forêts à 60 km à la ronde qu’elle consomme annuellement, la chaufferie biomasse dégage la vapeur qui permet de sécher le papier.

Ce gros investissement de 87 millions d’euros mis en service en 2019 (*) a même sauvé par anticipation la papeterie qui avait déposé son bilan courant 2012. « Le fait de posséder déjà l’autorisation de construction a été déterminant dans la décision de de Fady Gemayel de reprendre », rappelle Laurent Grenier.

 

Un process tout en majesté

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Elle pourrait servir de décor à une version remixée des "Temps modernes" : détail de la machine à papier. © Laurent Cheviet


Le papier résulte de l’un de ces process qui fleure bon les grandes heures de l’industrie, avec ce que d’aucuns voient comme ses charmes et d’autres sa rugosité. Les papiers et cartons usagés (**) entrent presque solennellement par une rampe dans le pulpeur qui les fait se déliter pour extraire les fibres de base, expurgées par filtres successifs de leurs résidus indésirés (bouts de plastique, métaux…). Puis vient la confection de la pâte, « par mélange de seulement 12 grammes de fibre avec 1 litre d’eau », précise le directeur. Celle-ci rejoint la fameuse « machine » à papier : celle de Novillars remonte à 1936. Depuis, elle a bien sûr bénéficié de transformations successives, la dernière remontant à 2019 (7 millions d’euros d’investissement).

Egouttée par la toile perforée sur laquelle elle repose, la pâte devient un assemblage de fibres ramenées de 115 à 50 % d’humidité qui vont être séchées ensuite à 100°C pour donner le papier. Celui-ci est coloré de sa teinte maison et renforcé par un ajout d’amidon. Une bobine-mère sort alors de la machine dans toute sa majesté, et il revient aux derniers opérateurs – la ligne de production tourne en permanence, en 5 équipes de 8 – d’opérer les coupes aux dimensions du client, variable les unes des autres.

 

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Le papier une fois séché est mis en contact avec son colorant, puis un opérateur vient le découper aux dimensions propres à chaque client producteur de carton ondulé d'emballage. © Laurent Cheviet

 

Recycler toutes les eaux

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Laurent Grenier a quitté l'univers des groupes d'emballage pour prendre la direction de la papeterie organisée comme une PME. Ce qui lui fait occuper des fonctions polyvalentes : il dirige aussi les achats et les ventes. © Laurent Cheviet

 
« Nous opérons sur le segment de 120 à 200 grammes, qui constitue un grammage relativement fort », souligne Laurent Grenier. Le papier de Novillars rejoint ensuite les sites de carton ondulé, pour le conditionnement de produits alimentaires – il possède les qualifications le déclarant apte au contact alimentaire sec comme les pâtes ou les fruits et légumes – mais aussi d’appareils électroménagers ou de pièces industrielles qui peuvent être très pondéreuses. Plus marginalement, le mobilier (des calages, alternatifs au polystyrène) peuvent constituer une autre destination finale.

Parmi les axes d’amélioration continue d’un tel secteur, l’économie circulaire et le développement durable ne sont pas qu’une formule de communication, mais un authentique facteur de compétitivité. Outre la chaufferie qui, rappelle le dirigeant, « économise 30.000 tonnes de CO2 par an » et alimente aussi en chaleur le centre hospitalier de Novillars, Gemdoubs travaille sur la réduction et l’élimination de son eau. Le site a diminué ses quantités de 30 % en trois ans...ce qui rejaillit sur le pouvoir d’achat de son personnel, dans la mesure où la consommation d’eau figure parmi les critères de calcul de l’intéressement. La filtration des eaux usées, au moyen d’une station interne en mode rhizosphère (épuration par les roseaux), aboutit à un taux élevé de recyclage de 97 %, dont l’industriel ne se satisfait cependant pas. Il annonce un objectif de 100 %, qui signifierait la fin de tout rejet dans le Doubs attenant.

 

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Le point d’amélioration le plus conséquent, Laurent Grenier le situe dans la matière d’origine. « Nous pouvons faire mieux en terme de captage de vieux papiers et cartons originaires de la région Bourgogne-Franche-Comté », estime-t-il. Voilà qui ne dépend pas de son entreprise, mais de la bonne volonté des émetteurs, à commencer par les collectivités locales. Elles ont là un moyen de contribuer à la pérennité d’un pilier économique local sans puiser dans leurs budgets d’aides financières.  

 

La papeterie de Novillars en quelques dates

1883 : création par Jean-Baptiste Weibel, entrepreneur venu de l’Alsace rattachée à l’Empire allemand qui voulait se réimplanter en France
1936 : installation de l’actuelle machine à papier
Années 1950-60 : pic d’activité, dans le papier sulfurisé pour la cuisine. La papeterie emploie alors 700 salariés
1989 : rachat par le groupe Otor et conversion au papier pour carton ondulé, d’origine recyclée.
2002 : mise en service de la station d’épuration par rhizosphère
2009 : rachat par le Belge Soenen GolfKarton
2012 : dépôt de bilan et fermeture, puis reprise par le groupe Gemayel, à l’initiative en particulier de l’ancien directeur Gérard Lasserre
2019 : mise en service de la chaufferie biomasse    

 

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Avant de prendre leur forme définitive, les productions sortent de la machine en grosses bobines. © Laurent Cheviet


(*) l'investissement était alors porté par l’énergéticien Akuo, devenu Pearl International Capital, qui exploite l’installation dans une société dont Gemdoubs est actionnaire minoritaire. Outre la vapeur, la chaufferie produit 130 gigawattsheures (Gwh) annuels d'électricité, pour ses besoins propres et extérieures, le chiffre représentant la consommation électrique (hors chauffage) de 70.000 personnes

(**) leur volume annuel de 110.000 tonnes provient pour un tiers du tri des déchets des ménages, pour 40 % de la grande distribution et d’autres professionnels, et pour le solde de récupérateurs locaux    

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