Une mutation qui demande des délais face à une concurrence et une règlementation qui vont trop vite : les représentants de l’industrie automobile de la région ont mis en exergue cette situation contrastée, et le besoin de trouver les clés de sa gestion, lors de la conférence qui les réunis lundi 11 mai à Montbéliard, à l’invitation du conseil régional.

A supposer qu’elle existe, la baguette magique qui garantira la pérennité de l’industrie automobile en Bourgogne-Franche-Comté n’a pas encore été trouvée. Elle n’a pas émergé de la conférence sur l’avenir de la filière organisée ce 11 mai dans le fief de celle-ci, Montbéliard (Doubs) par la Région dans le cadre de ses « Rendez-vous de Castan » (*).

 

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Les motifs d’inquiétude ont dominé ceux d’espoirs dans les propos tenus, mais sans occulter ceux-ci. Ayant perdu environ 6.000 emplois en huit ans pour ramener ses effectifs à moins de 40.000 salariés, le secteur automobile de Bourgogne-Franche-Comté a également enregistré de 2019 à 2023 une croissance de chiffre d’affaires inférieure à la moyenne de l’industrie régionale : + 5 % contre + 15 %. En outre, « elle dégage moins de marge », a rappelé Laurent Fraisse, directeur régional de la Banque de France. De quoi attester par les chiffres l’impression d’une filière devenue moins dynamique que le nucléaire par exemple.

Elle mérite toutefois aussi le qualificatif de « performante » : objectiver ce terme est difficile mais peut se faire au moyen de quelques indices, le principal venant de Sochaux. L’usine historique de montage est dûment classée dans cette catégorie par son groupe Stellantis en comparaison des autres sites mondiaux, jusqu’à rivaliser avec son homologue de Vigo en Espagne, considérée de longue date comme la référence par le constructeur. « La performance, ce n’est plus un gros mot…et c’est notre bouclier », a appuyé le directeur de Stellantis Sochaux, Manuel Gentile. Le couple formé par la production et les essais au centre voisin de Belchamp renforce l’atout sochalien.

Pour la filière régionale, les défis et obstacles sont nombreux. La conférence montbéliardaise n’a pas dérogé à leur énumération habituelle, qu’il s’agisse d’instabilité règlementaire, de nouvelle concurrence chinoise, ou encore de montée en compétences. « Sur la mise à niveau de la formation des salariés, on n’arrête pas de courir après les décisions de l’Europe (quant au devenir de la filière, Ndlr) », estime Laurent Oechsel, délégué central CFE-CGC chez Stellantis.

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Chez l'ETI Delfingen d'Anteuil (Doubs), la protection des câblages demeure un atout pour l'automobile mais constitue aussi le tremplin de la diversification. © Delfingen

On retiendra l’insistance sur le facteur temps et l’effet-ciseau qu’il engendre, par analogie avec ce phénomène souvent décrit au niveau financier entre l’évolution contraire des coûts en hausse et des prix de vente en baisse. Damien Tournier l’a exprimé, à l’aune du site de l’équipementier Schrader Pacific qu’il dirige à Pontarlier (Doubs). « Le délai nécessaire à la transition vers l’électrique  a été sous-estimé en le fixant à 2035, une échéance qui le rend particulièrement court. Il nous oblige à relever en simultané deux défis : gérer les baisses de commandes et investir pour préparer cette transition. En 2022, nos actionnaires, japonais, pragmatiques, ont dit OK pour investir, embaucher et innover (le résultat est distribué dans la R&D). Mais nous sommes quatre ans après, et logiquement, ils commencent à trouver le temps long. Gérer ces temporalités dans toute leur complexité, c’est ce qui nous mobilise. »

« Le tout-électrique en 2035, c’est laisser le marché aux Chinois »

Egalement relevé par Manuel Gentile, le facteur temps propre à la filière n’est guère compatible avec le rythme électoral. « L’industrie automobile ne peut pas attendre un an (de gel de décisions la concernant) avant les présidentielles, puis l’année des présidentielles, puis l’année d’après. Les choses vont beaucoup plus vite pour elle », a lancé depuis la salle Christophe Husson, délégué CFE-CGC chez Forvia dans le Nord-Franche-Comté.

 

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"La performance est notre bouclier" pour l'avenir du site, affirme Manuel Gentile, directeur de l'usine Stellantis de Sochaux. © Stellantis


C’est donc la course contre-la-montre à l’adaptation qui est engagée. Encore faut-il trouver la bonne clé de cette mutation. Là encore, les intervenants de ce lundi ne l’ont pas sortie du chapeau. La visibilité leur manque. Faut-il confirmer le virage vers le tout électrique en 2035 comme le prévoyait initialement la Commission européenne ? « Ce serait un non-sens qui laisserait le marché aux Chinois car ils détiennent l’élément essentiel : la matière première, par les terres rares », assène Manuel Gentile.

Voire plutôt anticiper déjà le coup d’après ? Thierry Tournier, le président du Pôle Véhicule du futur, a tendance à abonder dans ce sens, considérant l’électrification comme « une étape vers autre chose. » De la dernière édition de La Mecque des technologies du futur que constitue le Consumer Electronic Show (CES) de Las Vegas, il revient avec quelques visions prospectives : « le moteur intégré dans la roue, l’électrification des éléments de suspension, l’entrée de l’IA de la voiture. » Le président du pôle y voit des « opportunités » pour le tissu local, dans « le câblage électrique, ou le management de l’énergie – pour son stockage notamment - que l’on sait pratiquer ici. »

« Parlons-nous davantage » 

Ces enjeux requièrent une réponse collective, et collaborative en Bourgogne-Franche-Comté :  « Nous devons davantage nous parler, de constructeurs à équipementiers, et entre sous-traitants », a souligné Damien Tournier (Scharder Pacific) Message reçu…selon Manuel Gentile pour l’usine de Sochaux, interpellé indirectement par Christophe Husson (CFE-CGC) sur la part de sous-traitance locale dans son achat de pièces : « Nous avons ouvert nos portes. Le fait est que nous nous étions éloignés des fournisseurs de proximité. Nous nous sommes reconnectés à eux. A performance égale, nous accordons la préférence à ceux qui sont proches, c’est une évidence », a déclaré le patron du site historique. 

 

BF

 

Reste la question de la diversification des débouchés pour les PME (et quelques ETI)  de Bourgogne-Franche-Comté qui vivent de l’automobile  - elles sont au nombre de 160, selon le recensement de la Banque de France. Cette trajectoire n'est pas simple. « Les sous-traitants locaux se sont souvent positionnés comme des spécialistes de la grande série, un profil qui rend complexe la reconversion vers d’autres applications », analyse Laurent Fraisse. Mais la diversification est payante si l’on en juge par ces chiffres de la représentation régionale de la banque centrale française : les entreprises de Bourgogne-Franche-Comté qui réalisent plus des trois-quarts de leur chiffre d’affaires dans l’automobile ont perdu 30 % de leurs emplois ces dernières années. Au contraire, les effectifs ont progressé parmi celles dépendant à moins de 50 % de la production – et de la vente – de véhicules.   

 (*) du nom du site de Besançon de la collectivité territoriale

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