Un investissement de près de 600 millions d’euros devrait être engagé au Creusot pour doter le site Framatome local d’une forge de très grande dimension. La phase de concertation est en cours. Cette opération serait la plus spectaculaire d’une longue série qui concerne les quatre sites bourguignons du géant français du nucléaire (Montbard, Saint-Marcel, Chalon, Le Creusot) et dont le montant cumulé dépasse désormais… le milliard d’euros !
Rapide retour en arrière. Le 8 décembre 2020, Emmanuel Macron est au Creusot. Le discours qu’il prononce dans la ville de Saône-et-Loire sur l’avenir énergétique agit comme une bénédiction pour l’industrie française du nucléaire : l’État fait à nouveau résolument le choix de l’atome comme source principale de production électrique. Après des années de valse-hésitation, la décision apporte de l’oxygène à la troisième filière industrielle française, forte de 3.000 entreprises et de 220.000 emplois – dont au moins 20.000 en Bourgogne-Franche-Comté.
Le président de la République annonçait également, ce jour-là, 500 millions d’euros d’engagement financier de l’État dans le cadre de France Relance en faveur du secteur. Une part de l’enveloppe est alors fléchée vers la Bourgogne, où Framatome (chiffre d’affaires de 4,7 milliards d’euros en 2024 pour un effectif de 20.000 collaborateurs), filiale du groupe EDF, dispose de quatre sites majeurs produisant les pièces maîtresses du cœur des centrales nucléaires. Depuis, la stratégie est tenue, et la récente nomination de Bernard Fontana, l’ex-patron de Framatome, à la présidence de la maison-mère peut être interprétée comme un signal fort du choix affirmé de la France en faveur de l’atome.
Si la construction d’une nouvelle forge XXL au Creusot, objet de deux mois de concertation publique depuis le 27 mai, est la plus impressionnante des opérations programmées, ce sont bien les quatre sites régionaux du fabricant qui sont concernés par des investissements massifs et des recrutements en nombre.
À Montbard (Côte-d’Or), l’ancien site Valinox Nucléaire racheté par Framatome en 2021 réalise des faisceaux de tubes sans soudure destinés aux générateurs de vapeur. Il en a déjà livré 500, destinés à 130 centrales du monde entier, depuis son ouverture en 1974. Un programme de 4 millions d’euros y a été engagé, dans le but de développer d’autres productions pour les équipements annexes des centrales. L’usine aura recruté près de 130 personnes entre 2024 et 2025.
Les éléments de Montbard sont assemblés un peu plus au sud, à Saint-Marcel (Saône-et-Loire) où s’enclenche également un investissement, d’une tout autre ampleur : 300 millions d’euros pour ajouter 27.000 m2 d’ateliers à un site qui s’étend déjà sur 40.000 m2. Les recrutements sont à la mesure : 600 postes à créer dans les deux ans, qui vont porter l’effectif à 1.800 collaborateurs. Le site, qui héberge également une partie des équipes de recherche et développement de Framatome, assemble les équipements lourds pour les centrales (cuves, générateurs de vapeur, pressuriseurs…). Depuis sa création en 1975, il a ainsi équipé une centaine de réacteurs dans 11 pays.
Tout près, à Chalon-sur-Saône, le groupe nucléaire a basé des équipes de développement, qualification et maintenance des outillages (radioactifs ou non) utilisés dans les centrales et qui assurent la formation des collaborateurs du groupe EDF et de ses sous-traitants au travail en milieu nucléaire (à hauteur de 40.000 heures en 2024), notamment au Cetic (Centre d’expérimentation des techniques d’intervention sur les chaudières).
Des chiffres qui donnent le tournis
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Et puis donc Le Creusot conforte son statut de site majeur du forgeage, du traitement thermique et de l’usinage préalable à l’assemblage des composants de la boucle primaire des nucléaires. C’est là que se concentrent les investissements les plus importants. Entre 2022 et 2026, une enveloppe de 100 millions d’euros a été débloquée pour créer un atelier inox dédié à la fabrication des intérieurs de cuves nucléaires. Vingt autres millions ont été déployés afin de construire un nouveau bâtiment de 1.500 m2 voué à abriter des essais de fatigue et d’usure mécanique grandeur nature. Des activités jusqu’alors basées à l’étranger et relocalisées en France au nom de la reconquête de la souveraineté et de la réindustrialisation du pays. Le Creusot pèse désormais 1.500 salariés, après plusieurs centaines de recrutements.
Mais le prochain projet, baptisé Forge+, est bien le plus spectaculaire : sur le site de 10 hectares dit du « Feu de verse », accolé au centre technique, le plus grand atelier de forgeage du monde devrait voir le jour. « C’est un projet important pour le territoire, mais aussi pour l’avenir du pays et même de l’Europe », assure David Marti, maire du Creusot et président de la communauté urbaine Creusot Montceau.
Les chiffres donnent le tournis : 579 millions d’euros d’investissement, six fours portant les pièces à une température de 1.300 °C et autant de ponts roulants prévus pour cette infrastructure colossale, entre 190 et 240 recrutements, un ensemble de halles mesurant 30 à 40 mètres de haut, sur une surface totale de 30.000 à 40.000 m2, pour fabriquer de gros lingots (jusqu’à 450 tonnes) en complément de ceux produits sur le site voisin d’ArcelorMittal.
Afin d’alimenter ce méga-site industriel en électricité, Framatome travaille déjà avec RTE (Réseau de transport d’électricité, opérateur national de la distribution de la haute tension) : « Nous étudions le meilleur tracé possible pour acheminer le courant (225.000 volts) depuis notre poste électrique d’Écuisses, à huit kilomètres de là », explique Élisabeth Bertin, déléguée régionale RTE basée à Nancy.
Mais une condition suspensive : le lancement de 8 nouveaux réacteurs EPR2

« Forge+ répondra aux besoins de Framatome, qui doit augmenter sa capacité de production pour répondre à plusieurs enjeux, résume Sébastien Martoia, directeur du site du Creusot. La transition énergétique se traduit par un accroissement de la demande en électricité bas carbone : nous devons doubler notre capacité de production nucléaire d’ici à 2050. L’État français a exprimé sa volonté de relancer le nucléaire, le président Macron a lancé, à Belfort en février 2022, le projet de construction de six réacteurs EPR2. Il ne faut pas oublier le grand carénage du parc français mais aussi le développement de la demande à l’international. Enfin nous répondons à l’enjeu de souveraineté nationale, en nous mettant en capacité de produire en France jusqu’à deux EPR par an sans recourir à la sous-traitance. »
Toutefois, le projet du Creusot requiert qu’aux six EPR2 (Evolutionary Power Reactor 2) annoncés s’ajoutent les huit autres envisagés pour le parc français. « C’est à cette condition que nous lancerons l’investissement, précise le directeur. Le cas échéant, en engageant dès maintenant la concertation publique et en finalisant les études, nous serions prêts à engager les travaux dès fin 2026. » Soit une mise en service envisageable à l’horizon 2032, d’abord sur une capacité de production de 1,5 EPR2 par an, avant une seconde phase qui porterait la cadence annuelle à deux de ces réacteurs. Une nouvelle fois, l’engagement industriel reste soumis à la décision politique.


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