La fièvre du lithium a bien gagné l’Alsace. Elle semble cependant maintenir la tête froide à ceux qui s’en sont emparés, à savoir une série d’industriels et d’énergéticiens avançant peu à peu leurs pions. Leurs stratégies se différencient, selon le degré d’exploitation du potentiel identifié dans le sous-sol géothermique du nord de l’Alsace, ou à son voisinage en Allemagne de l’autre côté de la faille rhénane.


Exploitant les deux premières centrales géothermiques du nord du Bas-Rhin, à Soultz-sous-Forêts pour la production d’énergie à vocation publique et à Rittershoffen pour procurer de la chaleur à l’industriel agro-alimentaire Roquette situé 15 km plus loin à Beinheim, le groupe ES (Electricité de Strasbourg) filiale d’EDF ne pouvait être imaginé absent de la course. Il s’y est inscrit en mode collectif, en association avec le groupe minier Eramet, pour mener le projet EuGeLi (European Geothermal Lithium Brine) d’extraction du lithium sur la branche de réinjection de l’un des puits de Rittershoffen, afin de le précipiter en carbonate de lithium.

 

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Les deux partenaires donnent rendez-vous en 2030 pour un passage en mode « grande série ». « Nous confirmons l’objectif, à cette échéance, de produire 10.000 tonnes annuelles de lithium de qualité compatible avec son usage automobile, un volume en mesure de fournir les batteries nécessaires à 250.000 véhicules  », a annoncé Béatrice Pandelis, la présidente de la filiale ES Géothermie, mi-juin lors du congrès de l’association transfrontalière Trion Climate consacrée à la géothermie dans la région franco-germano-suisse du Rhin supérieur. Le premier palier, de court terme, consiste à extraire 1.800 à 2.000 tonnes de carbonate de lithium. Il est en route : Béatrice Pandelis en a brandi les premiers échantillons lors de ce congrès à Landau dans le Land allemand de Rhénanie-Palatinat.

 

De l’hydroxyde en masse côté allemand dès 2024

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Vulcan Energy accueille Stellantis à son capital comme actionnaire de référence. © Artis - Uli Deck.


L’acteur le plus directement en prise avec l’industrie automobile se situe sur la rive allemande du Rhin. Vulcan Energy, dont l’actionnaire majoritaire n’est autre que le constructeur Stellantis, a bouclé, sur le papier, sa chaîne de production : à partir de chlorure de lithium tiré de sa centrale géothermique d’Insheim près de Landau aux portes de l’Alsace, il procédera à la transformation en l’hydroxyde de lithium nécessaire aux batteries dans l’agglomération de Francfort, en association avec le chimiste Nobian sur la plateforme Hoechst Park du nom du célèbre chimiste allemand. Le projet vise la production de 24.000 tonnes annuelles d’hydroxyde, dès 2024.

 

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Mais Vulcan Energy ne compte pas s’arrêter là. Il démultiplié ses chances de trouver d’autres gisements, y compris en Alsace. « Nous prospectons dans l’ensemble du fossé rhénan, dans un territoire de 5.000 km2 », a souligné lors du même congrès Horst Kreuter, cofondateur de la société cotée à la Bourse de Francfort.

La société de recherche et donc bientôt de production va même directement mettre ses compétences géothermales au service d’un site automobile, celui de Stellantis à Mulhouse, pour l’heure uniquement sous l’angle de la fourniture d’énergie, à partir de 2026. Mais l’hypothèse de fournir du lithium pour les futurs véhicules électriques de l’usine alsacienne n'est pas écarté.

 

Viridian en route vers un démarrage en 2026

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La société Vulcan Energy a repris à un électricien local la centrale géothermique d'Insheim (Palatinat) pour en extraire du chlorure de lithium qui sera envoyé à partir de 2024 dans une usine à Francfort pour sa transformation en hydroxyde pouvant alimenter les batteries de véhicules électriques. © Klaus Venus


Le Strasbourgeois Viridian, pour sa part, progresse dans la concrétisation de son projet de production d’hydroxyde de lithium à Lauterbourg, à la pointe nord de l’Alsace. « Une première phase en 2026 planifie la production annuelle de 27.000 tonnes, elle se traduira par la création de 100 emplois et un premier bloc d’investissement de plus de 200 millions d’€ », décrit son dirigeant Rémy Welschinger. Pour respecter ce calendrier, Viridian prévoit de déposer avant la fin de cette année son dossier d’ICPE (installation classée pour la protection de l’environnement) en vue d’une enquête publique courant 2024.  La société alsacienne vise le cap des 100.000 tonnes annuelles en 2030.

Elle s'appuie sur l'ingénierie du groupe Technip. Pour le financement de son projet, une première levée d’un montant non dévoilé a été bouclée fin 2022 auprès d’un fonds institutionnel suédois à l’identité également tenue secrète. Elle est complétée de 12,4 millions d’€ de France Relance « et nous engagerons au printemps 2024 une nouvelle tranche de financement », indique Rémy Welschinger.

Concernant ses débouchés, Viridian en a dévoilé un premier : le fabricant de batteries Verkor pour sa prochaine usine à Dunkerque (Nord). Celle-ci consommera « une partie de nos capacités dès notre première phase, le contrat devant être signé cette fin 2023 », complète le dirigeant de Viridian.

 

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Questionnement tout de même sur le bilan carbone du projet Viridian : son plan prévoit l’approvisionnement pour l’instant exclusivement à l’autre bout du monde, en Amérique du Sud, pour acheminement maritime puis fluvial jusqu’à Lauterbourg. La localisation dans le nord de l’Alsace ne répond ainsi pour l’instant qu’à des considérations logistiques, mais sa proximité des fiefs de la géothermie n’est pas fortuite.

Rémy Welschinger réaffirme en effet l’objectif d’exploiter le potentiel local de lithium, s’il se confirme en qualité et quantité. « Nous nous concentrons pour l’heure sur l’hydroxyde obtenu à partir du carbonate de lithium, mais nous regardons aussi l’hypothèse de transformer nous-mêmes, en amont, le chlorure de lithium en carbonate. Nous parlons, dans ce but, avec l’ensemble de l’écosystème alsacien. »

A savoir le groupe ES, mais aussi Lithium de France, filiale de l’entreprise minière Arverne positionnée sur le carbonate, où l’on confirme « des prises de contact » avec Viridian, en lien avec le calendrier propre à cet acteur : « Notre premier rendez-vous est fin 2024, à savoir le début de forage, à Rittershofen », expose le directeur général Guillaume Borrel.

 

Concentration élevée

Cet engouement attise par contre les craintes quant aux conséquences des forages géothermiques, devenues systématiques  suite à la succession de séismes entre fin 2019 et fin 2020 du projet Fonroche abandonné depuis à Vendenheim au nord de Strasbourg. Les opérateurs redoublent alors d’arguments « Nous utilisons la technique bien connue et éprouvée du doublet de puits (un de forage, un autre d’injection, Ndlr) et nous ne descendons pas aux profondeurs qui avaient été explorées à Vendenheim (jusqu'à - 5.000 mètres, Ndlr) », relève Béatrice Pandelis chez ES.

Les rendements sont également intéressants dans le Rhin supérieur, du fait de la concentration de lithium dans la saumure résiduelle. Elle a été mesurée entre 160 et 200 milligrammes par litre. « Tout ce qui dépasse 100 mg/litre est un bon score et pour notre site, la teneur atteint 180 mg/l. Cela le rend extrêmement compétitif à l’échelle mondiale », souligne Horst Kreuter chez Vulcan Energy. 

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