Quelque vingt années de patients travaux pour préserver et donner une nouvelle existence au bastion déchu de l’industrie textile dans la vallée de Saint-Amarin au pied des Vosges parviennent à leur fin. Dans un cadre bâti et naturel remis à neuf, le site de l’ancienne manufacture royale d’impression de tissus a parachevé son parcours de visite. Pour renouveler le genre, il s’inspire fortement du concept anglais de « Living Museum », en espérant reproduire le succès que celui-ci rencontre outre-Manche.

Le chemin a été long et sinueux, mais son terme est atteint. Le Parc de Wesserling (Haut-Rhin) a achevé sa transformation pour entamer une première saison de mise en scène complète de ses deux siècles et demi d’épopée d’industrie textile. Celle-ci s’est ouverte début mai et attend dans quelques jours la nouvelle édition de l’événement-phare annuel sur place, le Festival des jardins.

Dans le fond de la vallée de la Thur au pied du col de Bussang, le site aura connu une histoire d’une intensité exceptionnelle : ici, on a confectionné des tissus de réputation internationale, au milieu d’une cité-usine qui aura fait vivre jusqu’à 5.600 ouvriers et leurs familles à l’apogée vers 1860.  Puis le déclin est venu, petit à petit, dans le sillage notamment de la spectaculaire déconfiture du groupe Boussac après la dernière guerre, jusqu’au rendu du dernier souffle en 2003.

 

TEN pub Bannière_basique

 

Retrouver celui-ci autour d’un projet à la fois mémoriel, muséal, pédagogique et ludique aura mobilisé les forces vives, parfois contre vents et marées y compris locaux, autour de François Tacquard. A bientôt 74 ans, le président de l’Association de gestion du Parc de Wesserling, qui fut également de 2002 à 2020 aux commandes de l’intercommunalité du lieu la Communauté de communes de la Vallée de Saint-Amarin, voit s’accomplir l’œuvre qui aura mobilisé toute son énergie depuis que les dernières machines ont cessé de tourner.

Avec les dernières étapes qu’il a franchies, c’est un parcours complet en sept temps qui s’offre désormais au visiteur prêt à arpenter à pied les 17 hectares du site qui lui sont ouverts (*). Ayant laissé sa voiture en contrebas, il est invité d’abord à grimper au château, le cœur névralgique historique, pour y découvrir le process de confection tel qu’il avait court dans les premiers temps, dans la dernière partie du XVIIIème siècle où Wesserling avait acquis, peu avant la Révolution, le statut de Manufacture royale. Puis à changer de pièce, d’époque et d’ambiance en s’invitant dans les salons et appartements des patrons à leur apogée en 1850, les représentants des dynasties industrielles Gros et Roman.

wesserling comedienne

wesserling salon
Deux classes, deux époques, deux univers se partagent l'intérieur du château : la mémoire de la fabrication des indiennes depuis le XVIIIème siècle, ravivée par une comédienne, et les salons du patron et de sa famille au siècle suivant. © Mathieu Noyer

En sortant de la demeure soigneusement restaurée, il se retrouvera en haut des jardins en étages, un joyau d’aménagement qui n’est pas sans présenter quelques accointances avec le chef-d’œuvre de Le Nôtre à Versailles. Ainsi imprégné de l’air du fond de vallée sous-vosgienne, le visiteur poursuivra son cheminement de l’autre côté de la route, jusqu’à la ferme, à la rencontre de son régisseur et de ses animaux. Ces vaches, chevaux et autres n’étaient pas là pour le folklore ou que pour nourrir les hommes, femmes et enfants. « Jusqu’à l’arrivée de la vapeur et des engrais chimiques, ils remplissaient une fonction productive à part entière, les chevaux pour le transport de pièces, les bœufs pour l’urée. Et le lait des vaches était appliqué pour panser les plaies », souligne François Tacquard.

Une chaufferie digne de la Ruhr 

wesserling salle turbines
Parmi les derniers aménagements, les turbines deviennent le mobilier de la salle terminale de vente où l'on peut boire un verre avant de repartir. © Mathieu Noyer

Après cette étape située vers 1930, le Parc ravive la mémoire des dernières époques. C'est l’ultime temps d’aménagement qui aura mis plusieurs années à se concrétiser. Elle fait pénétrer dans l’impressionnante ancienne chaufferie, cathédrale de tuyaux. Sa présence en soi et la mise en scène soignée qui lui a été réservée lui fait soutenir sans complexe la comparaison avec les spectaculaires reconversions culturelles des hauts-fourneaux de la Ruhr allemande. Puis, le laboratoire d’analyses conserve les dernières fioles effectivement utilisées dans les dernières années de production textile, ainsi que leurs instructions liées. Pour terminer, la salle des turbines se transforme en un élégant espace de vente et de pause pour capter encore un bout d’ambiance avant de repartir.

Mais le découvreur de Wesserling pourra aussi passer par les autres aménagements réalisés : le musée du costume et le Pavillon des créateurs. Près du parking, celui-ci abrite une dizaine de boutiques, points de restauration et espaces de création qui donnent un aperçu d’une autre facette du projet, sa contribution à la reconversion économique avec l’implantation de TPE et PME dans des surfaces désaffectées. Certaines dépendances du château logent même des familles et des activités publiques : école de musique, crèche, médiathèque…

Ce parcours aurait pu rester simplement didactique, en se résumant à une succession de panneaux d’informations ou d’expositions d’objets derrière des vitrines qui laisseraient le visiteur face à ses réflexions, voire ses émotions. François Tacquard et son équipe en ont voulu autrement. Ils ont trouvé le terme pour qualifier leur approche : « Créer ici un Living Museum. » Le concept n’est pas sorti de l’éternel chapeau du président, mais de ses visites outre-Manche. La « filiation » est complètement assumée avec des sites touristiques industriels anglais qui  « tirent leur succès d’une théâtralisation opérée avec tact :des machines se remettent en marche, des « médiateurs » incarnent les anciens métiers et en montrent les gestes, l’environnement d’écoles, de rues, de maisons est reconstitué. En somme, un musée, mais où l’on fait revivre l’industrie », explique l'élu inspirateur.

Des comédiens médiateurs wesserling jardins

wesserling ferme
Les points d'attraction à l'air libre ne manquent pas, depuis les jardins inspirés de Versailles et la ferme. © Mathieu Noyer

Et c’est ainsi qu’avec la complicité de comédiens, au nombre d’une dizaine pour les jours d’affluence, la visite du Parc de Wesserling devient vivante à souhait. L’ouvrière de 1762 explique avec gouaille la fabrique des indiennes à la Manufacture royale, mais aussi ses petits secrets personnels, son faible pour le beau jeune homme à qui elle transmet ses pièces, ou ses revendications pour se faire un peu augmenter. Le patron de 1850 fait visiter ses appartements qui soulignent le haut degré de paternalisme « intelligent » ayant régi les lieux, entre protection sociale maison, création de lieux de culte – le temple pour les familles dirigeantes protestantes, l’église pour les familles ouvrières catholiques – mais aussi développement des fermes-auberges où l’on se retrouve le dimanche pour guincher sans distinction de classe.

Le jardinier de Madame Gros aide à percer les secrets des plantations, le régisseur veille aux animaux de la ferme et la laborantine loue doctement toute la variété des colorants mis au point à un niveau de qualité exceptionnel, sans se douter que la fin approche.

Fort de cette scénographie enrichie, le Parc se fixe des objectifs ambitieux : « atteindre 130.000 visiteurs », ce qui en ferait l’ « écomusée » (terme récusé en soi, mais il faut bien classer dans une catégorie pour comparer) le plus couru de France. Il ne part pas de rien, il revendique déjà ce statut avec ses 80.000 entrées ces dernières années. Elles sont tirées en premier lieu (aux deux-tiers) par le Festival des jardins se déroulant de début juin au 1er novembre, avec ses 20 soirées « Fééries nocturnes au jardin » de fin juin à fin juillet, écho aux « folies » patronales d’antan. « En Angleterre, ces lieux attirent 200.000 visiteurs quand des écomusées en France arrivent péniblement à 15.000 », appuie le président du parc.

Un modèle frugal

wesserling tacquard
L'âme de la nouvelle vie du parc : François Tacquard, ancien président de la communauté de communes. © Mathieu Noyer

Il s’agit aussi bien sûr pour l’association gestionnaire (la propriété des sites visités relève de la Collectivité européenne d’Alsace en succession du conseil départemental du Haut-Rhin) d’obtenir un certain retour sur investissement. Mais celui-ci est resté contenu. Outre le Living Museum, François Tacquard arbore pour Wesserling l’étendard d’un « modèle de frugalité » : 5,8 millions d’euros HT puisés auprès de l’Europe, de l’Etat, de la Région Grand Est, de la Collectivité européenne d’Alsace, mais aussi de nombreux mécénats, soit 800.000 euros au cumul venant de la Fondation du patrimoine, de la FDJ (Loto du patrimoine), de la Mission Bern, de fondations privées comme celle d’Hermès.

Comme aime le relever François Tacquard, « le château de 20.000 m2 a été renové pour à peine 3,6 millions d’euros, par exemple par la maximisation du réemploi. » Le site témoin d’un glorieux passé résonne aussi avec des préoccupations du temps présent.  

(*) 24 autres hectares sont propriété de la communauté de communes de la Vallée de Saint-Amarin. Le site est inscrit pour moitié (20 hectares) aux monuments historiques.

Ouvert jusqu’au 1er novembre 2026, puis du 28 novembre au 30 décembre pour le « Noël au Jardin ». Prix d’entrée : 14 euros pour un adulte, 9 euros pour les enfants de 4 à 17 ans, gratuit pour les moins de 4 ans. Pass Famille (2 adultes et 2 enfants) 38 euros.

Espaces de détente, restauration sur place dans le Pavillon des créateurs ou au « Resto du potager ». Festival des jardins Métissés, du 7 juin au 1er novembre, 24ème édition avec créations artistiques, sur le thème L’Odyssée d’UIysse.  

wesserling labo
La mémoire du site ne fait pas l'impasse sur les tout derniers temps. Le matériel du laboratoire ayant effectivement servi au début du siècel dernier continue à peupler les lieux dans le fond de vallée. © Mathieu Noyer

 

Commentez !

Combien font "10 plus 6" ?