Le fabricant meusien d’engrenages CORDM démontre depuis 42 ans la pertinence du modèle de Société coopérative de production (Scop) appliqué à une PME industrielle. Au point d’inspirer d’autres salariés qui veulent sauver leur entreprise dans ce département, ceux de Bergère de France et de La Meusienne d’inox. La société détenue par son personnel n’en souffre pas moins de la concurrence chinoise, qui a provoqué sa perte du marché de la nouvelle génération de TGV.
En 1982, les salariés de RDM (René de Malzine) à Verdun, dans la Meuse, ont refusé d’inscrire le mot « fin » à l’histoire alors presque centenaire de leur employeur, fabricant d’engrenages. Ils ont mis sur la table leurs indemnités de licenciement, repris les actifs sous la forme d’une société coopérative de production (Scop) et apposé les initiales CO pour « Coopérative ouvrière » devant le nom de l’entreprise défunte.
La nouvelle, CORDM, a adopté le modèle de la Scop il y a donc 42 ans. Cette longévité qui a donné confiance aux salariés de deux autres manufactures du département en difficulté qui ont parié sur ce statut l'an dernier : la filature de laine Bergère de France à Bar-le-Duc et le fabricant de tubes en inox La Meusienne. « Aujourd’hui, nous sommes une entreprise installée, avec une trésorerie confortable », estime Patrick Gabriel, le président-directeur général de CORDM.
Au beau milieu des ateliers, une spectaculaire fosse bétonnée s’apprête à accueillir une nouvelle machine de taillage. Au total, l’entreprise de 84 salariés – parmi lesquels 68 ont le statut d’associé – injecte plus de 5 millions d’euros en cette période 2024-2025 dans de nouveaux équipements (rectifieuse, tailleuse, etc.), le contrôle non-destructif des pièces, le retraitement de ses déchets, mais aussi le lancement d’un nouveau progiciel (ERP).
Le dirigeant élu par un conseil d’administration de onze salariés explique comment l’entreprise a redressé la barre. « A l’époque, nos clients étaient les Houillères du bassin de Lorraine (HBL) pour l’extraction du charbon ou encore les hauts-fourneaux du bassin sidérurgique pour la production d’acier. La disparition de ces industries lourdes nous a amenés à prendre le virage du ferroviaire d’abord, puis à nous positionner sur le marché de l’éolien dans les années 2000. On ne s’est pas trompé ! », détaille-t-il.
CORDM a en effet tirer parti, ces dernières année, du boom des parcs éoliens off-shore. Ses engrenages sont venus équiper les plateformes autoélévatrices utilisées pour l’assemblage des éoliennes en mer, des barges flottantes dotées de longues jambes de soutien pouvant être relevées ou abaissées.
Il y a cinq ans, la PME a par ailleurs développé une nouvelle expertise : la réparation de réducteurs industriels à engrenages. « Les géants de la sidérurgie réalisaient jusqu’à présent eux-mêmes ces opérations, mais la perte de compétences en interne les a conduits à sous-traiter. Cela nous permet aussi de progresser en observant les problématiques rencontrées sur les mécanismes par nos clients », commente Patrick Gabriel.
Le chiffre d’affaires de 16 millions d’euros en 2024 de la société s'est réparti équitablement entre trois catgéories : le ferroviaire, les mines et carrières, ainsi que le pôle sidérurgie, maritime et levage. Par ailleurs, pas loin de la moitié de ces marchés sont décrochés à l'export.
L'administration Trump, une source d'interrogation

Le ciel de la Scop verdunoise n’est pas pour autant parfaitement dégagé. La nouvelle administration Trump augmentera-t-elle les droits de douane sur les produits mécaniques ? Cette hypothèse donne des sueurs froides à l’industriel qui concentre 15 % de son chiffre d’affaires aux Etats-Unis.
De même, la concurrence chinoise a déjà retiré à CORDM un marché « historique » auprès d’Alstom, celui des engrenages pour les réducteurs utilisés dans la motorisation des nouveaux TGV, actuellement en phase d’essai. Ses pièces demeuraient un tiers plus cher que celles de ses compétiteurs. La perte est double, car la SNCF, client d’Alstom, a aussi besoin de pièces de rechange pour l’entretien courant des locomotives et rames. Par chance, la Scop reste compétitive sur les gros engrenages utilisés pour les locomotives de fret ferroviaire.
Afin de gagner en compétitivité tout en verdissant ses activités, le fabricant de pièces mécaniques (de 500 à 1.500 mm de diamètre) a choisi d’activer en 2025 le levier de la responsabilité sociétale des entreprises. « Dans ses marchés publics, la SNCF réserve 20 % de sa note finale aux critères de RSE », note Patrick Gabriel. L’entreprise meusienne va ainsi investir dans la récupération des huiles minérales qui imprègnent ses 700 tonnes de résidus métalliques produits chaque année.
Un système de broyage des copeaux associé à un essorage devrait permettre de récupérer entre 200 et 250 litres d’huile par jour et ainsi diviser par deux cette consommation. Actuellement, la PME égoutte ses copeaux et utilise un absorbant qui doit être retraité en produits dangereux. Comme le mécanisme de la Scop le prévoit, l’investissement a été décidé collectivement par les salariés élus. Il devrait être rentabilisé en moins de cinq ans, selon les calculs de CORDM.

Ce technicien de formation a gravi un à un tous les échelons de la Scop verdunoise jusqu’à être élu à sa tête en février 2020, soit un mois avant le premier confinement. Patrick Gabriel a démarré sa carrière en 1986 chez RDM, au sein de l’atelier de rectification des dentures. Il est ensuite passé par le bureau des méthodes, le service commercial, avant d’être promu directeur commercial. De l’avis du troisième dirigeant de CORDM depuis sa reprise en Scop, « la communication est essentielle, car du fait de nos statuts, nous avons une grande culture égalitaire. Les prises de décision doivent être expliquées. Certains salariés préfèrent partager la valeur, d’autres investir. Il faut trouver des compromis. » A 62 ans aujourd’hui, il devrait laisser en 2027 sa place de dirigeant à un autre salarié.




































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