Dans un coin de campagne verdoyant, la Brasserie Lingone signe le lancement de son premier batch de whisky : 3.000 bouteilles issues d’un savoir-faire local et d’un modèle économique original. Derrière cette aventure se rassemblent des actionnaires citoyens, un modèle agro-industriel durable, et l’ambition de conjuguer terroir et rentabilité dans un territoire en quête de renouveau…
Ils sont une bonne soixantaine réunis, ce mercredi 28 mai, à Rivière-les-Fosses, en Haute-Marne à la lisière de la Côte-d’Or, pour l’assemblée générale annuelle des actionnaires de la Brasserie Lingone. Le rendez-vous donne aussi l'occasion de célébrer le lancement du premier whisky de la jeune entreprise, jusqu’alors spécialisée dans la fabrication d’une gamme de neuf bières artisanales. Le premier « batch » de 3.000 bouteilles arrive, après trois années de vieillissement, le minimum requispour mériter l’appellation selon le règlement (UE) 2019/787 du 17 avril 2019. Pas peu fier, le responsable de la distillerie, Thierry Fouet, exhibe un flacon de son bébé : « c’est un single malt classique, très fin, avec des notes de fruits secs et caramel », détaille-t-il. À terme, Lingone espère produire 5.000 bouteilles de 70 centilitres de whisky à l’année.

Cette nouvelle production constitue la concrétisation du projet initial de Lingone. La SAS, fondée en novembre 2019 (mais initiée dès 2017), visait d’abord à fabriquer un whisky. « Mes associés m’ont convaincu de passer d’abord par la production de bières, ce qui nous a permis de réaliser un chiffre d’affaires en progression durant les trois années nécessaires à la fabrication du whisky », précise Charles Guéné, co-fondateur de Lingone, et membre de son comité de pilotage.
Une SAS soutenue par 634 actionnaires
Avec ses partenaires, l’ancien sénateur RPR de Haute-Marne reproduit une expérience entrepreneuriale éprouvée au sein du Muid Montsaugeonnais ayant relancé la production de vins en Haute-Marne. « Comme au Muid, nous avons fondé Lingone sur l’idée d’un capitalisme populaire, c’est-à-dire en ouvrant l’actionnariat à un très large public, essentiellement local. Pour parvenir à réunir assez de bonnes volontés, il faut un projet auquel les gens adhérent, une belle histoire à laquelle ils ont envie de s‘associer, en l’occurrence une production locale de qualité, dans le respect de l’environnement », explique-t-il.
Ainsi, la SAS Lingone regroupe 634 actionnaires, ayant investi autour de mille euros chacun, pour un apport de fonds global d’environ 1 million d’euros. Plus de 80 % d’entre eux sont Haut-Marnais et 8 % viennent de la Côte-d’Or voisine. Pour bâtir ses locaux et assembler son outil de production, l'entreprise a levé 3 millions d’euros : outre l'apport des actionnaires, elle a bénéficié de 700.000 euros de subventions, et prêts bancaires classiques d'un montant d'1,4 million d'euros. « Nous remboursons 200.000 euros d’emprunts à l’année », calcule Félix Sancho, président de la SAS.
Durant ses premières années d’existence, Lingone a développé les recettes de ses neuf bières, dont la commercialisation a débuté en 2022. « Nous avons produit 1.300 hectolitres la première année, puis 2.000. Cette année, nous atteignons 2 500 hectolitres, avec un objectif de passer à 3.000 à 4.000 hectolitres », raconte Thierry Fouet.

Un premier bénéfice attendu cette année
Vendues principalement localement, en boutiques spécialisées et en supermarchés, les bières Lingone ont permis à la SAS de réaliser, en 2024, un chiffre d’affaires de 889.000 euros et de boucler son premier exercice en quasi-équilibre : 16.530 euros de perte, contre 101.000 euros en 2023. Au sein du chiffre d'affaires, 88 % provient de la vente de bières, 6 % du bar et de l’événementiel organisé dans les locaux de la brasserie, le reste résulte de la vente de limonade et de spiritueux. « En 2025, nous devrions réaliser un chiffre d’affaires de l’ordre d'1,4 million d’euros et enregistrer nos premiers bénéfices », pronostique Charles Guéné. L’entreprise salarie 7 personnes, et estime qu’elle en emploiera une douzaine à l’horizon 2030.

Le whisky, lui, s’annonce comme une nouvelle source de croissance. Les premières 3.000 bouteilles, vendues en circuit court, en grandes surfaces et bientôt en ligne (avec le lancement de la boutique lingone.fr prévu mi-juillet), devraient rapidement être suivies par des productions régulières de 5.000 bouteilles annuelles. Le produit, proposé autour de 60 euros en boutique, est positionné sur le segment premium et pourrait représenter jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires d’ici quelques années. « On a pris notre temps, on n’est pas là pour courir, mais pour faire bon. Le whisky, c’est une épopée, une histoire qu’on partage », confie Julien Nicard, directeur général. Le dirigeant se montre confiant quant à la vente du produit : « l'avantage de disposer d’autant d'actionnaires c'est que ceux-ci sont aussi nos premiers clients et nos meilleurs ambassadeurs. On peut compter sur eux pour acheter et faire parler de notre whisky. »
Ce capitalisme populaire imprime une certaine éthique de fonctionnement au sein de la SAS, notamment une attention particulière portée aux questions environnementales. L'essentiel des matières premières est fourni au sein d'un bassin d'une soixantaine de kilomètres à la ronde, la production bénéficie du label bio, tandis que 75 % de l'énergie consommée provient de l'énergie bois. Par contre, « nous achetons notre houblon en Pologne, en Nouvelle-Zélande et aux Etats-Unis. Nous sommes trop petits pour pouvoir intéresser les cultivateurs alsaciens mais nous espérons relancer, à terme, une production locale », note Félix Sancho. Pour y parvenir, l'entreprise doit poursuivre son développement et étoffer son assise financière.
Félix Sancho, de l’industrie agroalimentaire internationale à l’implication locale

10 mois déjà que Félix Sancho assure, la présidence de Lingone SAS, et ce, de façon bénévole. Avec sa pointe d’accent, cet auto-désigné « pyrénéen franco-espagnol » affiche son « incommensurable satisfaction » à s’impliquer dans un projet local et éthique qui lui tient à cœur. « On a voulu poser des produits de qualité, avec une logique de terroir et de transmission. Le but n’est pas de faire du volume pour du volume, mais de faire bien et durable. Cette démarche a du sens, plus sans doute que n’en avaient mes anciennes activités », affirme-t-il. Ce docteur en chimie, ancien cadre de l’agroalimentaire à l’échelle internationale, a quitté un poste de directeur technique chez GB Foods, après près de dix années passées chez Kraft Foods, afin de s’investir corps et âme dans l’aventure Lingone.

























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