Mis à plat par l’épidémie de coronavirus, le secteur de la culture, oublié des aides de l’Etat jusqu’à la veille du déconfinement, courbe l’échine. En particulier les nombreux petits festivals régionaux qui n’auront pas lieu cet été et pour beaucoup, n’avaient pas de visibilité financière au-delà d’une seule édition. L’exemple de No Logo : le festival de reggae dans le Jura se dit d’autant plus fragilisé qu’il avait établi son modèle économique sur l’absence de subventions et de mécénat.


L’entretien – au téléphone – a eu lieu quelques heures avant les annonces d’Emmanuel Macron au monde culturel, le 6 mai. Florent Sanseigne, le fondateur du festival jurassien No Logo qui devait avoir lieu du 14 au 16 août 2020, aura sans doute apprécié le prolongement de l’indemnisation des intermittents du spectacle jusqu’en août 2021 et le coup de pouce de l’Etat aux petits festivals (*). Le sien, lancé en 2013 dans les forges restaurées de Fraisans (Jura), à une demi-heure de Besançon, est le premier de l’Hexagone consacré au reggae et repose sur un modèle économique responsable, voire militant : ni subvention des collectivités locales ni mécénat, mais un seul financement par les entrées des festivaliers – même si en situation exceptionnelle, il acceptera l’aide d’urgence de l’Etat à la filière.

 

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Une sorte de manifeste pour signifier que l’argent public a d’autres finalités et, surtout, prouver que c’est possible. No Logo affiche complet depuis la première édition en 2013 et sa programmation mêlant têtes d’affiche et jeunes artistes attire des amateurs de plus en plus lointains, qui apprécient la fête.
Aussi vertueux qu’il soit, le modèle est évidemment fragile. Lors d’une conférence de presse, le 16 avril, alors que les rassemblements culturels du mois d’août n’étaient pas encore menacés par la crise sanitaire, Florent Sanseigne annonçait le maintien de l’édition 2020 tout en indiquant que la Sarl qui porte No Logo ne se relèverait pas d’une annulation.

 

Les salles de spectacles également dans le noir

Double peine pour les petites salles de spectacles, pour beaucoup associatives ou municipales, et souvent lien social et éducatif en milieu rural. Le Moulin, Scène de Musiques Actuelles du Jura, à Brainans, vient d'annoncer la suspension de sa programmation jusqu'à la fin de l'été. Une partie des spectacles sont reportés à l'automne, d'autres annulés.
Malgré l'impact financier sur la structure, le Moulin de Brainans a cependant fait le choix de rémunérer les intermittent(e)s et les artistes qui devaient se produire de mi-mars à fin juin.

 

L'appel à la solidarité des festivaliers face à des pertes estimées à 120.000 €

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La vente de goodies fait partie du plan du festival No Logo pour limiter les pertes de l'annulation de l'édition 2020, mais en premier lieu l'invitation aux festivaliers de conserver leur place pour 2021, ou de  céder tout ou partie de la somme en signe de solidarité ou de déjà la réserver. © Marie Arnold

Le festival de Fraisans a néanmoins été rattrapé par le virus. Le 28 avril, le gouvernement annonçait l’interdiction des rassemblements de plus de 5.000 personnes jusqu’en septembre. No Logo 2020 n’aurait pas lieu. Fin de l’histoire ? Finalement non. Quelques jours plus tard, le 4 mai, l’équipe du No Logo dégainait un plan d’action en quatre axes pour survivre à cette annulation et se projeter, déjà, dans l’édition 2021.
« Début avril, j’avais déjà passé des contrats pour plus de 500.000 €, je n’avais pas le choix même si cela pouvait sembler périlleux de maintenir l’événement », détaille-t-il pour expliquer ce revirement. « Mais quand tous les grands événements ont été annulés, cela m’a donné le cadre réglementaire pour casser les contrats. »
Le plan d’action fait largement appel aux festivaliers, qui co-construisent déjà l’événement, depuis sa création. Le premier axe les invite à conserver leur place pour 2021, dont l’édition aura lieu du 13 au 15 août. « Toute la filière événementielle est impactée et il ne sera pas évident de récupérer les avances que nous avons faites aux artistes. Nous espérons que pas plus de 50 à 60% des festivaliers qui avaient déjà réservé 6.000 entrées pour environ 150.000 € demanderont à être remboursés. Mais nous sommes assez confiants, nous avons une sorte de contrat moral avec eux », estime le fondateur de No Logo.

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« Ensuite, comment relancer une nouvelle édition avec des pertes estimées à 120.000 € ? C’est là que je demande aux festivaliers d’acheter dès maintenant leurs places pour 2021. » La programmation n’est évidemment pas arrêtée, mais elle pourrait ressembler à celle de 2020. L’équipe du festival attend l’échéance du 15 juin, date à laquelle s’arrêteront les remboursements, pour s’y pencher. « On est dans une situation très précaire, pour l’instant on reste dans le concret. »
La troisième mesure fait appel à une autre forme de solidarité des festivaliers : la possibilité, sur le module de remboursement ouvert le 4 mai sur le site du festival, de céder tout ou partie du montant des billets en signe de soutien. Dernière mesure : la vente de T-Shirts, sweats, écharpes et stickers affichant la nouvelle devise de No Logo : « Tous unis pour écrire la suite ». Si le festival tient, Florent Sanseigne n’exclut pas de changer de modèle économique ensuite. Une Scop ouverte aux festivaliers ?

Lire aussi l'article de Traces Ecrites News sur le modèle économique de No Logo, 2 mars 2018 : Le pari d'un festival sans subvention ni mécénat.

No Logo en chiffres

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© L'Oeil de Rousseau
42.000 entrées en 2019
6.000 billets vendus pour l’édition 2020 qui devait avoir lieu du 14 au 16 août
1,4 million d’€ de budget en 2019
120.000 € de pertes estimées sur l’édition 2020
96% de taux de remplissage nécessaire à l’équilibre financier
3 salariés permanents : Florent Sanseigne, gérant, une chargée de communication et une assistante de production
11 salariés à l’année en équivalent temps plein (50 intermittents et 280 personnes en CDD pour la billeterie, le bar, la technique, l’écologie…)
100 entreprises sous-traitantes (soit 500 personnes pendant trois jours)
1 million d’ € de retombées économiques, selon une étude confiée à un consultant externe.


(*) Le dispositif d’aide au secteur culturel promis par Emmanuel  Macron dans son entretien le 6 mai 2020 avec des acteurs de différents familles artistiques a des contours encore flous. L’aide directe aux festivals pourrait être un apport en fonds propres.

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