Loin d'être vécu comme une catastrophe, le placement en redressement judiciaire de la Manufacture des émaux de Longwy 1798 en septembre dernier est perçu par son dirigeant Martin Piétri comme une opportunité d’apurer la dette du fabricant pluricentenaire de céramiques émaillées. En parallèle, les contrats avec les maisons Dior et Vuitton devraient lui permettre d’atteindre le seuil de la rentabilité.


La fin d’année 2024 a redonné du baume au cœur des 34 salariés de la Manufacture des émaux de Longwy 1798. La trésorerie de l’entreprise pluriséculaire - sa date de naissance au sortir de la Révolution est inscrite dans sa raison sociale - a bénéficié d’un double effet positif : les traditionnels achats des fêtes de fin d’année et la mobilisation des consommateurs en soutien à la célèbre maison de Longwy (Meurthe-et-Moselle). En effet, une pièce spéciale, une chouette bleue baptisée « Longwy mon amour », a été fabriquée à 1.000 exemplaires et mise en vente au prix de 150 euros, afin de renflouer la manufacture lorraine.

Ce surcroit d’activité a permis à l’entreprise de sauver son exercice, préservant par la même un savoir-faire exceptionnel, celui de la décoration à la main de céramiques selon la technique de l’émaillage cloisonné. La société devrait boucler l’année 2024 sur un chiffre d’affaires de 2,1 millions d’euros, un niveau équivalent à celui de l’année 2023. Cette stabilité n’est pas une mince performance, tant l’entreprise affichait des perspectives décevantes au mois de septembre : un recul de 13 % par rapport au chiffre d’affaires de l’année précédente.

Face à cette situation, Martin Piétri, président de la Manufacture des émaux de Longwy 1798, a sollicité le placement en redressement judicaire, qu'il a obtenu le 19 septembre du tribunal de Briey pour une période de six mois. « J’ai estimé qu’il valait mieux prendre les devants, car nous avions la perspective des fêtes de fin d’année pour remplir nos carnets de commandes et regarnir notre trésorerie. Cette mesure collective nous donne un peu d’air grâce notamment au gel de notre endettemment », décrit le dirigeant.

 

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L’entreprise ne faisait plus face à ses créances, malgré l’obtention ces dernières années d’un prêt garanti par l’Etat (PGE) et le soutien de sa maison-mère, le groupe Emblem. Le renouvellement visé de la période d’observation pour un semestre supplémentaire de mars à septembre 2025, assorti de l’objectif d’engager un plan de continuation sur dix ans, devrait permettre d’apurer le passif. L’équilibre financier serait un objectif désormais atteignable pour la manufacture dont les services de table étaient déjà appréciés de l'empereur Napoléon 1er.

La maison lorraine a notamment profité de l’engouement pour le « Made in France » et du virage créatif entamé par Martin Piétri. Après avoir longtemps stagné autour d'1,5 million d’euros, son chiffre d’affaires n’a cessé de progresser ces trois dernières années. Il approche désormais de 2,5 millions d’euros, son point d'équilibre estimé. Pour y parvenir, la PME n’a pas d’autre choix que d’augmenter ses volumes de vente. « Nous sommes une entreprise sans beaucoup de technologies et dans laquelle la main d’œuvre constitue une ressource essentielle, qui représente de loin notre principale charge financière. Il nous est donc totalement impossible d’atteindre le seuil de la rentabilité en automatisant nos procédés et en coupant dans nos coûts comme le ferait un fabricant de biens de consommation plus classique », analyse le dirigeant.

Afin d’alléger sa masse salariale, l’entreprise a néanmoins choisi dernièrement de ne pas renouveler six postes. Quant à augmenter la marge, ce levier semble difficile à actionner en raison du renchérissement des prix des énergies et des matières premières.

 

Fresque murale pour Cartier à Tokyo

décoration à la main
Les céramiques sont décorées à la main selon la technique de l’émaillage cloisonné. © Philippe Bohlinger 


Un des principaux défis de la maison de luxe consiste à faire découvrir ses produits et à les faire aimer. Elle y est en partie parvenue comme en attestent deux contrats signés avec de grandes marques du groupe LVMH : fabricante déjà de céramiques pour Dior, l'entreprise va démarrer sa production pour Vuitton. De quoi espérer atteindre l’équilibre financier en 2025.

Les émaux de Longwy ont également investi en 2024 un nouveau secteur, celui de la décoration intérieure, avec une fresque murale de 15 m2 imaginée par la designeuse Laura Gonzalez pour agrémenter la boutique Cartier de Tokyo. « Nous confectionnons surtout des pièces décoratives, pas des objets fonctionnels. Nous sommes positionnés sur les achats plaisirs qui ne sont pas prioritaires dans un contexte économique qui se durcit », livre le président de la manufacture. Le défi est conséquent, mais il est loin de déplaire à cet entrepreneur passionné.

 

Qui est Martin Piétri ?
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Martin Piétri préside la Manufacture des émaux de Longwy 1798. © Philippe Bohlinger 

« J’ai conscience des défis, mais je demeure optimiste », martèle Martin Piétri. Le repreneur de la maison lorraine en 2015 à la barre du tribunal reste convaincu que son entreprise peut être rentable. Cet entrepreneur de 52 ans d’origine corse a adossé la Manufacture des émaux de Longwy 1798 à son holding Emblem, un petit groupe de 70 salariés qui compte trois autres sociétés, toutes positionnées dans le mobilier : le spécialiste de la dorure à la feuille d’or Vernaz et Filles dans l'Essonne, l’atelier de marqueterie Craman-Lagarde (Haute-Garonne) et le fabricant de meubles de haute facture Taillardat (Paris 8e).

Pourtant, rien ne prédestinait ce Normalien agrégé d’économie à un tel parcours dans les maisons d’artisanat d’art. Martin Piétri a commencé sa carrière dans la fonction publique en travaillant dans des structures de formation à l’ENA, puis au ministère de l’Economie. En 2012, il rejoint l’éditeur de logiciels libres Linagora. Seul son arbre généalogique livre une explication. Le dirigeant est le descendant direct d’une dynastie d'ébénistes qui rayonna aux 18e et 19e siècles, les Jacob et Jacob-Desmalter. Une culture restée très ancrée dans sa famille.

 

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