Traces Écrites News était partenaire de l’événement Audace d’Entreprendre qui s'est déroulé hier, mardi 1er octobre au Zénith de Dijon en présence de plus de 5.400 participants. Dans ce cadre, notre journaliste Déborah Levy a interrogé sur scène Jérôme Selva, architecte de la pertinence des entreprises et leader du changement, installé depuis 20 ans aux Etats-Unis. Voici son interview pour tous ceux qui n’ont pas pu assister à la manifestation.


L’Audace d'Entreprendre a réuni plus de 5.400 personnes ce mardi 1er octobre au Zénith de Dijon, dont 1.800 jeunes de 10 à 25 ans. Le matin, de nombreux élèves sont venus écouter les discours d’introduction de Jean-Philippe Girard à l’initiative de l’événement, de l'animatrice de télévision Alessandra Sublet qui a mis l’ambiance et même du président de la République, Emmanuel Macron qui a adressé un message par écran interposé.

La manifestation résulte de 18 mois de préparation, 350 heures de réunion, ayant impliqué 39 réseaux partenaires d’accompagnement, 63 mécènes et sponsors et généré trois conventions pédagogiques avec la BSB (Burgnudy School of Business), l’Université de Bourgogne et le rectorat de Dijon. « L’audace, c’est un fil qui se tisse, c’est dans l’ADN français », a lancé le président Emmanuel Macron. Pour donner des idées aux jeunes et à tous ceux qui ont envie d’entreprendre, 25 conférences se sont enchaînées tout au long de la journée, ainsi que 170 ateliers et tables rondes et même une dizaine de jeux. A cette occasion, Déborah Levy, notre journaliste, a fait venir à l'événement Jérôme Selva qui vit à l'étranger depuis 20 ans. Son audace à lui était d'être avec nous aujourd'hui ! Voici la retranscription de son interview.

 

L’Audace internationale : oser partir pour grandir. Découvrir, construire et s’épanouir aux quatre coins du monde !

Jérôme Selva, vous venez d’avoir 50 ans et êtes né à Saint-Claude dans le Jura. Aujourd’hui vous vivez à Boston, aux Etats-Unis. Diplômé de l'Académie des officiers de Saint-Cyr à Coëtquidan dans le Morbihan… vous êtes également titulaire d'un MBA de la Coventry Business School (en Angleterre), d'une maîtrise en Sciences de Gestion de l'Université de Caen et vous avez suivi une formation exécutive en stratégie et technologie de durabilité au MIT Sloan à Boston. Pour IBM, vous avez géré des usines de production au Mexique et en Arizona, créé des centres internationaux à Bratislava, Dublin, Bengaluru (Bangalore) en Inde et à Buenos Aires, vous développez des organisations dans les pays émergents, et pilotez des équipes de toute taille dans plus de 100 pays... 

 

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Jérôme Selva a livré sa vision de l'audace, celle d'oser, lors de la journée du 1er octobre au Zenith de Dijon. © Marie Vollot

 

Diriez-vous que « l’excellence » était le guide de l’éducation inculquée par vos parents ? 

Mes parents m’ont surtout apporté un équilibre – fruit d’un amour inconditionnel, d’un sentiment de sécurité, du goût de la découverte et la joie de vivre. Et aussi cette devise inoubliable : « quand on veut, on peut. » Un peu comme si la vie était une aventure permanente, une invitation à vouloir se donner l’audace de ses ambitions… Même quand l’objectif était de monter en haut d’un cocotier à Tahiti ou de plonger dans les lacs du Jura en plein mars… La rigueur d’un père militaire, les encouragements d’une mère dévouée, les 400 coups d’un frère aîné rigoleur ont définitivement contribué à mon éveil… Puis, nous devenons le produit de notre environnement. Les personnes que nous rencontrons, les cercles que nous formons, les défis que nous relevons continuent de forger notre personnalité. Rester curieux et ouvert aux nouvelles expériences, ne pas avoir peur de l’inconnu, oser, chercher à se surpasser, s’améliorer un peu chaque jour, accepter ne pas encore savoir, simplement grandir, m'animent et me portent.

 

A quoi rêviez-vous adolescent ? 

Ah l’adolescence… On rêve d’amour, évidemment… Mais je m’égare de la vraie question… Je rêvais d’explorer le monde, d’aller vers l’inconnu. Bon, dans le Jura, partir à l’aventure c’était déjà faire le tour du village et escalader les montagnes… Mes premières inspirations venaient de ma jeunesse sous les tropiques et à l’équateur, mais aussi de mes visites à Genève, où je découvrais l’univers fascinant des affaires internationales avec ma marraine qui m’emmenait à son bureau, chez DuPont de Nemours. J’étais impressionné par leurs beaux costumes, la splendeur du siège européen avec vue sur l’aéroport, et cette langue étrangère qui rythmait leurs échanges. Ma curiosité grandissait à chaque rencontre et inconsciemment, elle forgeait le rêve qu’un jour ce soit ma réalité.

 

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Vous avez déménagé plus de 30 fois sur les quatre continents et dans les îles du Pacifique Sud, on peut dire que vous savez vous adapter ! Qu’est-ce qui vous a fait traverser l’Atlantique mais surtout y rester ? 

Parce qu’un fois qu’on a goûté au sirop d’érable, on ne revient pas en arrière ! Plus sérieusement, rester en mouvement préserve notre sens originel d’adaptation à quelque environnement. Les rencontres que nous faisons sont souvent des portes ouvertes vers de nouvelles explorations. Après avoir rendu visite à des amis anglais à Singapour en 2001, j’étais motivé pour aller m’y installer. Mais en février 2002 à Paris, j’ai rencontré la femme de ma vie, elle venait des États-Unis. (Non, ce n’est pas Emily in Paris). Je travaillais à la finance pour IBM Europe, elle était en détachement de New York chez KPMG à La Défense. Mon cœur audacieux m’a fait changer de cap. J’ai alors demandé à ma direction, à mes mentors et sponsors comment bâtir mon projet professionnel pour obtenir un détachement à la maison-mère d’IBM, à New York, qui coïnciderait avec la fin du détachement de ma future épouse. En juin 2004, nous nous sommes mariés dans le Jura, avant de déménager pour New York en juillet.

Ce qui m’a retenu aux États-Unis, c’est d’abord les opportunités qui se sont présentées. J’ai eu le privilège de travailler dans un environnement qui valorisait le travail, la curiosité, la persévérance et les résultats qui en découlent… Une valorisation qui se présentait sous la forme d'objectifs toujours plus ambitieux, des opportunités toujours plus audacieuses. Comme une terre fertile pour ma culture : cette soif de découvrir, construire et s’épanouir ! Et puis, on se laisse guider par son cœur… L’autre raison majeure fut l’agrandissement de notre famille, avec nos deux enfants qui sont maintenant au lycée et à l’université. Finalement, ce n’est pas tant l’Atlantique que j’ai traversé, mais plutôt une succession d’opportunités et d’aventures. Et même si parfois le vin jaune et la cancoillotte me manquent là-bas, cette terre d’opportunités a eu raison de moi.

 

Diriez-vous que c’est plus facile de réussir aux Etats-Unis qu’en France ? 

Un marathon réussi ne dépend pas que du terrain tracé, cela commence par une volonté, un entraînement, une rigueur… Bref, la réussite ne dépend pas uniquement du lieu, mais de l’audace de saisir les opportunités qui se présentent. La France offre une couverture sociale riche et étendue que les États-Unis n'ont pas. Il y a des mérites dans chaque modèle. L’un apporte un accompagnement et une solidarité pour quasiment tous, et une sécurité de l’emploi assez grande, avec une rigueur et un élitisme façonnant les parcours. L’autre semble soutenir une liberté d’entreprendre et d’ascension sociale plus rapide, quand on s’en donne les moyens. Toutefois, son coût et la prise de risque associée sont tout aussi proportionnels.

En travaillant avec la chambre de commerce franco-américaine à Boston, on voit combien les Etats-Unis continuent d’attirer les entrepreneurs et les talents en recherche d’accélération. Pour quelqu’un autorisé à travailler aux US, les démarches administratives pour entreprendre semblent être un moindre parcours du combattant qu’en France. En contrepartie, le coût de la vie y est nettement plus élevé. Mon expérience en France a été celle d’un jeune homme qui s'est confronté aux réalités d’un élitisme franco-français et d’un système parfois ancré dans la hiérarchie. Ma joie de vivre et mon appétence pour la découverte pouvaient être perçus comme de la naïveté et de l’impatience.

 

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Vous vous sentiez bridé en France dans vos études et vos débuts professionnels, c’est cela que vous vous voulez dire ? 

Bridé dans mes études ? Pas du tout ! En fait, je dirais que j'ai toujours eu l'esprit un peu trop libre pour me sentir "bridé". Même si certains professeurs, eux, semblaient plus bridés que moi par leur emploi du temps ou leur passion d'enseigner ! Mais globalement, j'étais épanoui, que ce soit en France ou en Angleterre. Étudier, c’est comme voyager, mais sans quitter son fauteuil. Est-ce qu’il y a mieux pour s’ouvrir l’esprit, comprendre le monde, et grandir en compassion ? 

Je me souviens surtout de mon entretien chez IBM France... C’était épique. Le directeur financier et le trésorier, tous deux diplômés de HEC et ESCP, m'ont regardé comme si j'avais pris un raccourci en venant d'une autre école ! J’ai eu droit à quelques remarques bien senties sur le fait de ne pas avoir fait les « Grandes Ecoles » de commerce. Mais j'ai simplement répondu : « Vous savez, un parcours atypique, ça apporte de nouvelles idées... et parfois, des solutions auxquelles personne ne pense. » Au final, ils m'ont embauché, et dès janvier 2000, mes résultats ont rapidement attiré l'attention au siège européen. Quand IBM Europe m'a proposé un poste, c'est là que ça s'est compliqué. La direction en France trouvait que j'étais « trop jeune » et que je n'avais pas passé assez de temps dans ses services.

Alors j'ai lancé une idée un peu folle : « Et si je faisais les deux postes en même temps, le temps qu'on trouve quelqu’un pour me remplacer ? » Et croyez-le ou non, ça a marché ! J’ai jonglé entre les deux rôles pendant plusieurs mois, et cette expérience m'a appris deux choses : la résilience... et l'art de gérer un emploi du temps chargé ! IBM Europe, c’était comme une bouffée d’air frais. Des collègues venus du monde entier, une diversité de cultures et de perspectives. C’est là que j'ai vraiment pris mon envol, direction les États-Unis.

 

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En parrallèle des animations, de nombreux organismes accompagnant l'entrepreneuriat étaient présents pour répondre aux questions des entrepreneurs/visiteurs. © Marie Vollot

 

Et aux Etats-Unis cette naïveté et impatience se sont transformées en force… ?

Oui. On peut dire ça peut-être. Henry David Thoreau, un philosophe de la Nouvelle Angleterre, a dit très justement : « It's not what you look at that matters, it's what you see. » Soit : « ce n'est pas ce que vous regardez qui compte, c'est ce que vous voyez ». Le prisme par lequel une personne regarde une autre est biaisé par l'environnement dans lequel elle aura évolué, aura été conditionnée. Alors, ce que certaines personnes peuvent voir de naïf et impatient, d'autres voient rêve, curiosité et audace.

Mon expérience aux Etats-Unis fut celle de la reconnaissance d’une valeur ajoutée, ouvrant promotion après promotion, avec l’accès à des responsabilités d’une grande envergure, comme être au cœur d’une multinationale de 100 milliards de dollars de chiffre d'affaires et de plus de 400.000 personnes… devenir le plus jeune responsable des plans d’IBM et atteindre des niveaux que mes collègues en France n’atteignirent que 10 ans plus tard, dans le meilleur des cas.

En somme, je dirais qu’aux États-Unis, j’ai découvert une culture où l’échec est vu comme une étape naturelle vers la réussite, où il faut oser franchir les obstacles. C’est cette mentalité de croissance perpétuelle qui me convenait le mieux. Le chemin n'est pas plus facile, mais pour ceux qui osent, les récompenses sont à la hauteur des risques pris. Comme ils disent là-bas : « Vise la lune. Même si tu rates, tu atterriras parmi les étoiles ! »

 

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Qu’est-ce que le Design Thinking et les méthodologies agiles que vous inculquez à vos leaders ?

Le Design Thinking et les méthodologies agiles sont au cœur de la révolution de l’innovation moderne, exigeant audace créative et transparence. Je les ai découvertes chez IBM et les ai appliquées dans toutes mes fonctions, qu’il s’agisse de finance, de gestion de production,de  transformation digitale, ou encore de stratégie d’entreprise. On peut les comparer à la construction avec des Lego.

Avec Design Thinking, c’est comme observer toutes les pièces disponibles avant de se lancer. Vous explorez le problème avec empathie, en plaçant l’utilisateur au centre, pour trouver des solutions créatives à des problèmes complexes. Ce processus encourage le travail multidisciplinaire et l’innovation, tout en maintenant un rythme à la hauteur des exigences modernes de l’entreprise. C’est l’équivalent de construire, tester et ajuster constamment, en mettant l’accent sur l’expérience utilisateur. 

Les méthodologies agiles, elles, s’apparentent à l’assemblage progressif des Lego. Vous construisez pièce par pièce, livrez rapidement un prototype, le testez, et obtenez des retours des parties prenantes à chaque étape. Cette approche repose sur la flexibilité et l’itération rapide, permettant d’ajuster le produit à mesure que de nouveaux défis ou opportunités se présentent. Cela permet non seulement une adaptabilité aux changements constants, mais aussi une meilleure productivité. Ces deux méthodes forment un tandem efficace, permettant aux équipes de s’épanouir, d’innover et de s’engager pleinement dans le processus. En fin de compte, comme on dit outre-Atlantique, « It’s a win-win for all ».

 

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Pour Jérôme Selva, ici avec Déborah Levy, la majeure partie du succès vient de l'intelligence émotionnelle© Marie Vollot

 

Quelle clé du succès initiez-vous ? Vous parlez de libération de la créativité et du potentiel de chacun…

Plus qu’une clé, elle est un état d’esprit : « l’audace d’oser ». C’est simple, je rappelle l’importance de ne jamais avoir peur de tomber et de grimper chercher la plus belle noix de coco - au sens figuré. Oser, échouer, apprendre, progresser, et recommencer… On apprend davantage de nos erreurs que de nos réussites. Ce qui nous freine ? La peur de l’échec. Alors je leur répète sans cesse : dépassez vos limites, allez plus loin que ce que vous croyez possible, vous en êtes capables et vous le méritez. C’est la seule façon de grandir.

Mon passage à Saint-Cyr m’a appris « l’audace de servir », celle d’aller plus loin pour une cause plus grande que soi-même et d'emmener l’humain au-delà de la perception de ses limites, ainsi que la valeur et la force du collectif où l’on ne gagne jamais seul mais ensemble. Ensuite, j’encourage l’intégration et la cultivation des talents en investissant continuellement sur l’intelligence émotionnelle, en deux dimensions. D’abord soi-même : comprendre qui on est, se construire en gagnant confiance en soi, et s’épanouir avec une plus grande maîtrise de soi. Ensuite, les autres : comprendre l’autre avec empathie, contribuer à sa réussite (motivation) et l’aider à se réaliser (compétence sociale). L’intelligence émotionnelle, c’est bien plus vaste et puissant que ce que les diplômes ou l’expérience peuvent apporter.

Vous voulez des chiffres ? 35 à 45% de notre succès vient de notre QI ou de notre CV. Le reste – donc la majeure partie – vient de cette intelligence émotionnelle. C’est ce qui nous permet de mieux gérer les situations, les relations, et d’atteindre une performance durable. En somme, c’est une clé passe-partout. Elle ouvre des portes vers des succès plus riches, plus durables, et franchement plus gratifiants.

 

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Nous nous sommes rencontrés au salon de l’innovation et des nouvelles technologies Vivatech, à Paris où vous étiez venus pour soutenir une start-up dirigée par un ami. Vous êtes un business angel pour lui… Vous sentez que la France vous appelle à nouveau, à votre niveau carrière professionnelle ou plus du tout ? 

Avant toute chose, quelle belle rencontre ce fut, Déborah ! Et oui j’ai traversé l’Atlantique, mais pas à la nage je vous rassure… J'aime notre pays. Je l’ai toujours aimé, toujours défendu et loué. J'aurais aimé y faire carrière pour être proche des personnes qui me sont si chers. Pendant toutes ces années, j'ai fait du mentorat en France, dans mes rôles mondiaux je me portais toujours volontaire pour être l’ambassadeur de nos succursales françaises. J'ai aussi eu le privilège d’être membre du directoire de la chambre de commerce franco-américaine à Boston.

Et puis oui, j'investis dans cette promesse d'une économie plus circulaire et durable, avec N2Air et son fondateur jurassien, Jeremy Hugues. La France m’a tellement donné que même si elle ne m'appelle peut-être pas autant que je ne l'appelle — peut-être un petit problème de décalage horaire — je lui donne sans compter. Je lui dois tant ! Et puis l’avenir est encore à écrire…

 

Jérôme Selva, en trois mots, comment vous décrivez-vous ? 

Curieux. Audacieux. Reconnaissant. 

1 commentaire(s) pour cet article
  1. Corinne Straussdit :

    Bravo Déborah pour ce bel article!

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