La filiale française du groupe suisse de transformation du bois possédait déjà à Volgelsheim près du Rhin une vaste scierie, l’une des plus importantes de France. Depuis le début de cette année, elle y ajoute une étape suivante de procédé : la production de CLT, le bois lamellé-croisé. L’investissement vise à atteindre dans trois une capacité annuelle de 50.000 m3 dimensionnée pour capter la croissance attendue du marché national et international de ce mode de construction venant défier le béton, au moment où la règlementation impose de plus en plus la réduction de l’empreinte carbone des bâtiments.


A celui qui pense que bois rime forcément avec petit artisanat, il est conseillé de faire un tour au port de Colmar-Neuf-Brisach. Passées les grues de manutention, il débouchera sur le terrain de Schilliger Bois, sur le territoire de la commune de Volgelsheim (Haut-Rhin). Et là, il aura de quoi écarquiller les yeux : s’ouvre à la vue un complexe de 22 hectares l’équivalent d'une trentaine de terrains de football (extensible à 35 ha si besoin) jalonné de piles de grumes à foison, et débouchant sur des ateliers de transformation qui n’ont rien à envier aux industries les plus emblématiques, ni dans leur dimension, ni dans le niveau technologique de leurs équipements.

Schilliger presse CLT
Cette presse exerce pendant près une demi-heure sur les panneaux de CLT la précise pression de0,8 newton par millimètre carré.
© M.Noyer


Le dernier-né de ces halls propose un panorama impressionnant, fait de montées et descentes d’escaliers pour longer d’énormes presses et plieuses et des îlots automatisés qui ne sont pas sans rappeler les chaînes de Stellantis et des autres constructeurs automobiles. Cette cathédrale de 13.000 m2 couverts accueille, depuis le début de l’année, le projet le plus important de l’entreprise d’origine suisse depuis son implantation en Alsace en 2010 : une ligne de production de CLT, le bois lamellé-croisé (cross laminated timber, son nom anglais lui donnant son abréviation) de plus en plus prisé par le monde de la construction.

Schilliger Bois lui consacre un investissement de 40 millions d’euros, dans le but de proposer pour cette première année de fonctionnement une capacité de 20.000 mètres cubes avant de la faire monter à 50.000 m3 à l’horizon de 2027. Volgelsheim deviendra alors l’un des rares et des plus importants sites de fabrication du CLT en France : le marché s’y trouve suffisamment en expansion pour avoir décidé Schilliger à investir, bien qu'il demeure encore émergent (*).

(1) SUPPLY CHAIN 2024


« L’unité s’est constituée dans le but premier de développer les ventes sur le marché national, mais elle identifie d’autres débouchés, notamment en Europe du sud et au Maghreb qui commencent à leur tour à adopter ce produit »
, décrit Guillaume Wermelinger, directeur général. Jusqu’à ces dernières années, le CLT a progressé par à-coups, sous l'impulsion de gros marchés et d’appels à projets (**) par exemple dans la construction d’immeubles de hauteur pour laquelle il apparaît comme bien adapté, à partir de quatre étages, ou pour des équipements publics. 

Mais la règlementation environnementale, la RE 2020, est attendue comme un vecteur fort de la construction en structure bois, matériau réputé bas carbone, plus encore avec ses « seuils » fixés pour 2025 et 2028. « Ils devraient apporter la récurrence qui puisse donner aux industriels la visibilité pour investir dans de nouvelles capacités », estime Dominique Cottineau, secrétaire général de l’Union des Industriels et Constructeurs Bois (UICB).

Les partisans du CLT estiment qu'il possède des caractéristiques, de résistance et de composition, qui font de lui une alternative crédible au béton, surtout en planchers. Le point sur lequel les clients, formés surtout des promoteurs immobiliers et des entreprises générales du bâtiment, attendent encore d’être convaincus concerne sa résistance au feu. « Son caractère préfabriqué le rend vertueux sur le plan environnemental, et il est facile à poser », appuie Guillaume Wermelinger.

 

Une des grosses scieries de France

Schilliger dirigeants production
Eliott Lebastard, directeur de production (à gauche) et Edin Hodzic, chef d'équipe, devant les panneaux de CLT (bois lamelle-croisé) dont ils ont piloté la mise en service de la ligne, effective depuis le début de cette année. © M.Noyer


Facile à produire et à assembler aussi, le lamlle-croisé ? C’est une autre affaire, que met bien en évidence la visite des installations à Volgelsheim. « Après le tri et le pré-rabotage, la matière passe au crible d’un scanner. Acquis en septembre dernier, celui-ci traque tous les défauts, il détermine ainsi le taux de rendement de chaque planche, dont l’épaisseur de départ varie de 26 à 85 millimètres, et la destination d'usage que nous pouvons lui donner », décrit Eliott Lebastard, le jeune directeur de production diplômé de l'Enstib, l'école d'ingénieurs du bois d'Epinal (Vosges). Très fortement automatisée, l’unité ne dopera que dans une certaine mesure l’emploi du site : Schilliger Bois prévoit 10 embauches avant la fin de l’année, ce qui portera son effectif sur place à 120 personnes.

 

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Le reste du personnel est affecté à l’activité d’origine : la scierie, issue de la reprise des activités de son confrère allemand Klenk en difficulté. Cette unité découpe 250.000 m3 annuels de bois : « des épicéas, des sapins et des douglas collectés à 120 km à la ronde dans les massifs français et allemands, ce qui reste une logique de circuits courts à notre échelle », énonce Guillaume Wermelinger. Elle assure ainsi la première transformation de la ressource, à 70 % pour la France. Et après un séchage très normé, elle devient en parallèle le fournisseur de la ligne CLT, incarnant la seconde transformation, au même titre que les autres productions résultant de cette étape de process à Volgelsheim : bois massif abouté (BMA) de charpente, lattes...

 

Un panneau isolant en gestation

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Le bois qui sort de la scierie sur place est séché puis transformé dans l'atelier en panneaux qui empruntent le circuit de leur production finale. © M.Noyer


Schilliger Bois, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 58 millions d’euros l’an dernier - le montant peut varier significativement d’un exercice à l’autre indépendamment des volumes, en fonction de l’évolution du cours du bois - ne s’invite pas la fleur au fusil à la table des quelques acteurs français du CLT, au premier rang desquels figure le Vendéen Piveteau, suivi entre autres du Franc-Comtois XLam Industrie. La société française s’appuie sur sa maison-mère suisse, transformatrice de bois depuis cinq générations, avec deux scieries, mais aussi une ligne de lamellé-croisé déjà ancienne…de 25 ans. L’effectif du groupe, la filiale française comprise, approche les 500 salariés.

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De plus, l’usine de Küssnacht, non loin de Lucerne, également siège de Schilliger, ouvre la voie à un nouveau développement à brève échéance à Volgelsheim. Le site alsacien a été en effet retenu pour lancer la production d’un panneau de bois à isolation incorporée, elle-même en fibre de bois. Küssnacht deviendra rapidement son fournisseur pour cette fibre intercalaire du produit baptisé « CL-Therm » et dont la mise sur le marché est visée au cours du second semestre.
 

Qui est Guillaume Wermelinger ?

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Le directeur général du site alsacien de Schilliger a suivi un parcours professionnel varié, en dehors de la filière du bois.  © M.Noyer

Nommé au 1er janvier dernier, le directeur général de Schilliger Bois ne présente pas le parcours linéaire dans la filière que l’on pouvait imaginer. Sa carrière a été éclectique.

Il a débuté par dix ans dans l’entreprise de colles et adhésifs Bostik, puis a bifurqué vers le négoce de matériaux de construction, chez l’important distributeur alsacien Forgiarini. Avant de passer par l’hôtellerie, aux services ressources humaines et finances d’un groupe. Cette étape l’a mis en relation avec le monde de la promotion, l’un des débouchés majeurs du CLT, la nouveauté du site de Volgelsheim.

Son recrutement au terme de ce cursus hors des sentiers battus tend à démontrer que la filière bois se rapproche aussi de plus en plus de l’industrie par le fait de chercher ses « talents » à l'extérieur de ses cercles spontanés.


(*) une étude du cabinet Mornas mesurait les ventes de CLT en France à 700.000 m2 en 2021 avec une prévision de progression à 820.000 m3 en 2025 et à 1 million en 2030. Soit, à cette échéance, environ 160.000 m3 sur la base d’un facteur d’environ 6 à appliquer pour la conversion des mètres carrés en mètres cubes pour ce type de produits

(**) selon l’analyse de la même étude

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