Il faut savoir se remettre en question, parfois même en cause. Eviter de se regarder le nombril, pensant qu’en informant, les folliculaires et scribouillards que nous sommes, seraient des sortes de doctissimes des temps modernes. Notre rôle social, sauvegardant le pluralisme des opinions, expliquant actions, engagements et à jets réguliers, turpitudes des uns comme des autres, existe encore. Mais qu’on ne se leurre pas, de plus en plus à la marge. Car la vidéo d’un chaton tournant sur lui-même en se mordant la queue, publiée sur les réseaux sociaux, a mille fois plus de chances d’être vue et commentée que le meilleur des reportages dans un média sérieux. L’information hélas aujourd’hui est devenue la cinquième roue du carrosse de la communication. Mais au lieu de pleurer sur notre sort et de se lamenter de l’inévitable, faisons sourire de notre quatrième pouvoir en berne. Et moquons-nous de nous-même avec l’aide des grands auteurs, ceux qui éclairaient le monde au XVIIIème siècle, comme le philosophe Denis Diderot (1713-1784) qui supervisa la rédaction d'une des collections d'ouvrages les plus marquantes, l’Encyclopédie. On réécoutera également avec plaisir, un autre grand auteur : Georges Brassens dans Les Trompettes de la renommée et Le Bulletin de santé. Traces Ecrites News y est allé aussi, naguère, de sa plume avec un billet d'humeur sur la profession. En ce lundi de Pentecôte, férié pour beaucoup d'entre vous, la rédaction vous offre ces morceaux choisis.

 

Journaliste, définition par Denis Diderot : auteur qui s'occupe à publier des extraits et des jugements des ouvrages de Littérature, de Sciences et d'Arts, à mesure qu'ils paraissent ; d'où l'on voit qu'un homme de cette espèce ne ferait jamais rien si les autres se reposaient. Il ne serait pourtant pas sans mérite, s'il avait les talents nécessaires pour la tâche qu'il s'est imposée. Il aurait à cœur les progrès de l'esprit humain ; il aimerait la vérité et rapporterait tout à ces deux objets (..)

Un journal doit être l'ouvrage d'une société de savants ; sans quoi on y remarquera en tout genre les bévues les plus grossières. Le Journal de Trévoux que je citerai ici entre une infinité d'autres dont nous sommes inondés, n'est pas exempt de ce défaut ; et si jamais j'en avais le temps et le courage, je pourrais publier un catalogue qui ne serait pas court, des marques d'ignorance qu'on y rencontre en Géométrie, en Littérature, en Chimie, etc. Les Journalistes de Trévoux paraissent surtout n'avoir pas la moindre teinture de cette dernière science.

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Diderot par Louis Michel Van Loo. © Coll. Musées de Langres. S. Riandet

Mais ce n'est pas assez qu'un journaliste ait des connaissances, il faut encore qu'il soit équitable ; sans cette qualité, il élèvera jusqu'aux nues des productions médiocres, et en rabaissera d'autres pour lesquelles il aurait dû réserver ses éloges.
Plus la matière sera importante, plus il se montrera difficile ; et quel qu'amour qu'il ait pour la religion, par exemple, il sentira qu'il n'est pas permis à tout écrivain de se charger de la cause de Dieu, et il fera main-basse sur tous ceux qui, avec des talents médiocres, osent approcher de cette fonction sacrée, et mettre la main à l'arche pour la soutenir.

• Qu'il ait un jugement solide et profond de la logique, du goût, de la sagacité, une grande habitude de la critique.

• Son art n'est point celui de faire rire, mais d'analyser et d'instruire. Un journaliste plaisant est un plaisant journaliste.

• Qu'il ait de l'enjouement, si la matière le comporte ; mais qu'il laisse là le ton satyrique qui décele toujours la partialité.

• S'il examine un ouvrage médiocre, qu'il indique les questions difficiles dont l'auteur aurait dû s'occuper ; qu'il les approfondisse lui-même, qu'il jette des vues, et que l'on dise qu'il a fait un bon extrait d'un mauvais livre.

• Que son intérêt soit entièrement séparé de celui du libraire et de l'écrivain.

• Qu'il n'arrache point à un auteur les morceaux saillants de son ouvrage pour se les approprier ; et qu'il se garde bien d'ajouter à cette injustice, celle d'exagérer les défauts des endroits faibles qu'il aura l'attention de souligner.

• Qu'il ne s'écarte point des égards qu'il doit aux talents supérieurs et aux hommes de génie ; il n'y a qu'un sot qui puisse être l'ennemi d'un de Voltaire, de Montesquieu, de Buffon, et de quelques autres de la même trempe. (ndlr : comme son ami Jean-Jacques Rousseau)

• Qu'il sache remarquer leurs fautes, mais qu'il ne dissimule point les belles choses qui les rachètent.

 

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Maison des Lumières Denis Diderot 1, place Pierre Burelle 52200 Langres.  GPS : 47.866415,5.332044. Té : 03 25 86 86 40. Site web : https://www.musees-langres.fr/maison-des-lumieres-denis-diderot/ © S. Riandet

 

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Un auteur-compositeur bien connu des Français a aussi vitupéré la gente médiatique avec un humpour grinçant. Deux chansons dédiées de Georges Brassens.

 

 

 

 

Quittons Denis Diderot pour vous prodiguer (au second degré) quelques conseils à l’attention de tous ceux qui rêvent de devenir journaliste ou regrettent de ne pas l’avoir été.

• Lorsque vous entrez dans cette profession, pardon cet Art, puisque que votre mission hautement intellectuelle consiste à informer la multitude, par définition vile et ignorante, soyez hautain, arrogant et imbu de vous-même. Être journaliste se conjugue toujours avec le qualificatif de Grand, dont il convient de vous imprégner au plus haut point.

• Vous êtes en conséquence un Grand Reporter, redouté, voire craint, même si vous n’effectuez pas de reportages qui dépassent un rayon de 20 km autour de votre bureau.

• Il vous manque toutefois quelque chose : la qualité de journaliste d’investigation. Elle est très difficile à obtenir, alors empruntez-la. Un confrère a enquêté lourdement sur un sujet, et bien reprenez son information phare, ne la sourcez pas et faites en sorte qu’on vous l’attribue. S’il s’étonne d’une telle attitude, jouez l’offusqué et dites bien sûr que vous aviez l’info avant lui.

• Identifiez-vous aux gens qui vous reçoivent, singeant au passage leur raisonnement, leur langage et leur comportement.

• Parlez haut et fort pour être entendu et peu importe que l'on vous écoute, il vous suffit d'être et de paraître pour capter regards et attention.

• Recopiez et signez le dossier de presse que l’on ne manquera jamais de vous remettre. Cela gagne du temps et puis on vous louera dans toutes les officines de communication, car vous êtes un ou une journaliste par définition imprégné au plus haut point du sens de l’éthique professionnelle.

• Coupez la parole à vos interlocuteurs, vos questions valent mieux que leurs réponses.

• Faites toujours relire vos articles, l’indépendance de la presse qui s’insinue dans tous les pores de votre peau est à ce prix.

• Copinez allègrement avec les dircoms et autres dircabs – tutoiement immédiat conseillé -, la déontologie que vous défendez à tout bout de champ emprunte cette voie royale.

• N’écrivez pas pour être lu du plus grand nombre, mais par le seul noyau d’initiés qui vous informe, en paraphrasant leur jargon, tous les autres croiront dur comme fer que vous maîtrisez parfaitement votre sujet.

• Enfin, vomissez régulièrement sur vos confrères dans les pince-fesses en tout genre ou à l’occasion d’un éditorial au nom d’une confraternité inscrite en lettres d’or dans cette corporation.

Voilà, respectez bien tout ce qui précède, vous serez alors prêt à plonger dans le grand bain médiatique, en exerçant une profession qui ignore l'humilité, ce que d'ailleurs l'auteur de ces quelques lignes vient de faire. D.H.

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