L’Inao, l’Institut national de l'origine et de la qualité qui gère les appellations viticoles, devait discuter, ce jeudi, de l’aire géographique de l’appellation régionale Bourgogne. Son projet, qui faisait sortir 64 communes bourguignonnes de l’aire géographique et entrer la moitié de celles du Beaujolais, a levé un vent de révolte chez les vignerons bourguignons. Coup de théâtre, ils ont obtenu, la veille au soir de la manifestation annoncée devant le siège de l’institution à Paris que la question soit réexaminée au fond.


Mise à jour 7 février 2020. Ils étaient 450 viticulteurs devant le siège de l'Inao (Institut national de l'origine et de la qualité) le 6 février pour protester contre la révision de la carte des appellations bourgogne. « Une mobilisation sans précédent », commentent conjointement le Syndicat des bourgognes et la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne qui se félicitent du « volteface » de l'Inao, celui-ci ayant retiré son projet, la veille de la manifestation. La profession demande qu'une nouvelle commission d'enquête soit constituée pour repartir sur de nouvelles bases de dialogue. Mais les Bourguingons restent peu prédisposés à partager l'AOC Bourgogne avec leurs voisins du Beaujolais. « Diluer l’AOC Bourgogne dans un autre vignoble contribuerait à discréditer la notion même d’appellation d’origine. »


De mémoire de vigneron bourguignon, on n’avait jamais connu une telle mobilisation de la profession, qui se réunit pour manifester, ce jeudi matin 6 février, devant le siège de l’Institut national de l'origine et de la qualité (Inao) à Montreuil. « Nous serons près de 500 à protester, nous avons dû refuser du monde, faute de place dans les bus », disait la veille, Guillaume Willette, directeur du Syndicat des bourgognes qui coordonne la lutte. Au-delà de la manifestation, la mobilisation est palpable : les réunions locales d’information font le plein, une pétition ayant recueilli plus de 3.000 signatures circule, et le personnel politique bourguignon affiche son soutien.

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Les enjeux sont de taille. L’Inao doit entériner la délimitation géographique de l’appellation régionale Bourgogne, un débat en suspens depuis… 1937, qu’il est bien difficile de trancher. Au terme d’une longue procédure, après un premier revers juridique en 2014, l’Inao devait finalement rendre sa copie, mais devant la levée de boucliers, l’institution va la revoir.
bouteillechablis« Le projet de détermination de l’aire géographique de l’appellation Bourgogne régionale n’est plus inscrit à l’ordre du jour. Nous avons pris note des tensions suscitées », a-t-elle fait savoir, hier en fin de journée. « Le flou demeure, nous ne nous estimons pas victorieux, nous restons vigilants et maintenons notre opération devant le siège de l’Inao », réagit le directeur du Syndicat des Bourgognes.

Qu’est-ce qui coinçait dans le zonage de l’Inao ? D’un côté, celui-ci permet d’élaborer des bourgognes dans de nombreuses communes du Beaujolais, au sud et à l’ouest de Villefranche-sur-Saône (Rhône), et de l’autre il exclut 64 communes de Bourgogne, principalement autour de Chablis (Yonne) et dans le Châtillonnais (Côte-d’Or).
« On marche sur la tête, l’Inao nous explique que de nombreux villages de Bourgogne ne sont pas bourguignons », martèle Guillaume Willette. 
Pour élaborer sa carte, l’Institut s’est appuyé sur plusieurs critères, notamment liés à l’environnement tempéré et la nature des sols argilo-calcaires, critères que les Bourguignons trouvent bien trop larges. À l’inverse, l’Inao semble peu tenir compte de l’histoire et limite la notion d’usage  – produit-on habituellement du bourgogne à cet endroit ? –, qu’elle ne prend en compte que sur les 8 dernières années.
Ainsi, les vignobles autour de Chablis et dans le Châtillonnais sont-ils exclus car, principalement dévolus aux appellations Chablis et Crémant de Bourgogne, la culture du « Bourgogne ordinaire » n’y est que marginale et discontinue ces dernières années. L’application un peu administrative de ces critères débouche sur ce que la Bourgogne viticole considère comme un non sens, et un grand danger pour les équilibres viticoles fragiles.


La crainte d’un afflux de « bourgognes du Beaujolais »

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Le Beaujolais pourrait être autorisé à produire de l’appellation régionale Bourgogne sur une surface qui fait débat. © Etienne Ramousse / Inter Beaujolais

Le nœud de l’affaire se situe dans le Beaujolais, autour de Villefranche-sur-Saône, qui pourrait être autorisé à produire de l’appellation régionale Bourgogne sur une surface qui fait débat. Le projet de l’INAO n’aboutit pas encore à une délimitation parcelle par parcelle, et l’imprécision qui en découle est exploitée par les parties en présence. Du côté de l’Inao, on estime que 2.000 à 3.000 hectares de terres beaujolaises sont concernées, tandis que côté Bourgogne on en mesure 10.000 hectares.
En tout état de cause, la surface potentielle demeure importante au regard de la surface actuellement exploitée en Bourgogne appellation régionale : 1.600 hectares en rouge, et 1.000 hectares en blanc. « Peu importe, même rajouter seulement 500 nouveaux hectares mettrait l’appellation par terre », estime Guillaume Willette.  
Car si l’appellation Bourgogne bénéficie de la renommée du vignoble et se porte économiquement plutôt bien, elle le doit aussi à un équilibre entre les surfaces plantées et la demande. Il ne s’agit pas d’inonder le marché, au risque de voir la valeur du vin dégringoler.

Aujourd’hui, un hectolitre de bourgogne rouge se négocie autour de 374 €, contre 168 € pour le beaujolais de la même couleur ! Le différentiel a de quoi aiguiser les appétits des vignerons du Beaujolais, mais également certaines grandes maisons de négoce beaunoises qui ont massivement investi le Beaujolais ces dix dernières années. 

Côté Beaujolais, on minimise les tensions et tente d’apaiser les craintes. « Actuellement, les vignerons du Beaujolais produisent des crémants de Bourgogne à la demande du négoce bourguignon, et très peu de vignes sont plantées en pinot noir ou en chardonnay. Ça ne devrait pas beaucoup changer à l’avenir, d’autant que nous ne demandons qu’à avoir des discussions sereines », assure Dominique Piron, président de l’Union interprofessionnelle des vins du Beaujolais.

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La crainte d’un afflux de « bourgognes du Beaujolais », qui pourraient en outre être moins chers que leurs cousins historiques, n’a rien d’irrationnel.  « Les exploitations du Beaujolais qui replantent du chardonnay ou du pinot noir [NDR : les deux principaux cépages bourguignons] pourront bénéficier d’aides à la restructuration et au palissage, ce qui n’est pas le cas des vignerons de Bourgogne. En outre, les nouvelles plantations sont pensées pour être très productives, avec des rangs de vignes espacés, et facilement mécanisables avec un matériel courant bien moins onéreux que, par exemple, un enjambeur pour les vignes étroites de Bourgogne. Ça fait quand même beaucoup de distorsion de concurrence », observe Éric Davanture, du GAEC des Murgers, installé à Saint-Désert en Côte chalonnaise (Saône-et-Loire).

1 commentaire(s) pour cet article
  1. MICHEL KOZELdit :

    Bravo, un peu de bon sens !

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