Découverte du métier de murailler avec Bruno Schneider et Gabriel Faquet qui viennent d’achever un chantier de restauration d’un mur en pierre sèche dans le vignoble de Côte-d’Or. Un savoir-faire ancestral qui renaît sous l’impulsion de l’association des Climats de Bourgogne qui anime le territoire des Côtes de Beaune et de Nuits-Saint-Georges depuis son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2015.

Il est bien plus complexe qu’on ne l’imagine de construire un mur de pierre sèche, c’est-à-dire sans mortier. Bruno Schneider, l’un des spécialistes de cette technique ancestrale et dont le métier se nomme murailler, n’est pas avare d’explications sur le chantier qu’il vient d’achever à Ladoix-Serrigny, dans la Côte de Beaune, avec Gabriel Faquet, tailleur de pierre et lui aussi murailler. Pendant quatre semaines, ils ont été occupés à la reconstruction d’un mur de soutènement dans une parcelle de Romanée. Avec ses deux mètres de hauteur et ses 10 mètres de longueur, son rôle est de retenir le terrain en surplomb, sur ce coteau nivelé en terrasses.
« Il ne suffit pas d’empiler des pierres les unes sur les autres ; pour qu’un ouvrage soit solide, il faut d’abord faire quelques calculs », explique Bruno Schneider. La profondeur de l’ouvrage (son épaisseur) s’obtient à partir de la hauteur voulue, son inclinaison, la nature du remblai, l’angle de frottement entre le remblai et le mur. L’empilement des pierres ne doit non plus rien au hasard. « Elles doivent se toucher par trois points de contacts, dans l'épaisseur, dans la hauteur et dans la longueur du mur. »

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Un agencement particulier de pierres qui laisse l’eau de pluie s’écouler et assure à l’ouvrage une résistance à la pression du terrain sans risque d’éboulement. © Traces Écrites

La tâche se complique à cause de la diversité des formes des pierres. Toutes – et c’est une règle pour ce type de construction – sont des pierres de récupération, en provenance de l’ancien mur écroulé, ou de travaux de démolition du voisinage, à guère plus de 20 à 30 kilomètres alentour. La pierre de taille, calibrée et proprement découpée, est bannie ; les ouvriers s’emparent d’un ciseau uniquement pour ajuster un moellon avec celui qu’ils ont posé précédemment.  

« C’est un métier qui se pratique avec les mains et les yeux », explique le murailler. Son oeil expérimenté l’aide à choisir la bonne pierre à poser au bon endroit pour obtenir à la fois la stabilité de l’ouvrage et un profil esthétique. Mais le secret d’un mur de soutènement solide « qui sera encore debout dans des siècles » se cache derrière la façade. Ce qui ressemble, pour le profane, à un enchevêtrement de pierres résulte d’un agencement particulier qui laisse l’eau de pluie s’écouler et assure à l’ouvrage une résistance à la pression du terrain sans risque d’éboulement.


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Bruno Schneider n’est pas avare de mots pour dire que ces constructions étaient écologiques avant l’heure. « Dans un mur de pierre sèche, il y a 25% de vide – un trou non comblé entre deux pierres – et il y a une raison : les lichens conquièrent ces espaces, mais aussi les lézards, les insectes, c’est un véritable refuge pour la biiodiversité », s’enthousiasme le murailler. Il n’hésite non plus à ajouter de temps en temps une « pierre à trou » qui peut accueillir un nid d’oiseau.
Bruno Schneider et Gabriel Faquet font partie de l’association des artisans Laviers et Muraillers de Bourgogne qui se comptent sur les doigts des deux mains, « et pas plus de cinq en Côte-d’Or », précisent-ils. En France, ils ne seraient pas plus d’une centaine à pratiquer la technique de la pierre sèche régulièrement.


Un fonds privé géré par l’association des Climats de Bourgogne

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Il est parfois nécessaire de tailler les pierres pour assurer un bon calage dans l'édifice. ©Traces Écrites

Depuis que l’association des Climats de Bourgogne – qui anime le territoire des Côtes de Beaune et de Nuits-Saint-Georges après son inscription au patrimoine mondial de l’Unesco en juillet 2015 –, aide à la restauration du patrimoine viticole historiquement construit en pierre sèche grâce à un fonds privé, les muraillers ont un carnet de commandes plein.
Éléments identitaires du vignoble de Côte-d’Or, les murets de clôture des parcelles, les murgers (murs de soutènement dans les coteaux) et les cabottes, petits abris en pierre au milieu des vignes qui abritaient les outils des ouvriers viticoles, se sont détériorés avec le temps et la négligeance des vignerons, ou ont été restaurés à la va-vite avec du béton.
« L’association des Climats de Bourgogne a inventorié et cartographié pendant deux ans 220 km de murs, du nord de Dijon au sud de Beaune, certains ayant plus de 200 ans, et ils sont en grande partie en mauvais état », confirme Nathalie Hordonneau, chargée de mission patrimoine qui s’emploie à sensibiliser les vignerons à la notion de bonne restauration.

La pierre sèche n’est pas le seul critère qui déclenche une aide issue des fonds privés réunis principalement par des mécènes étrangers, amateurs de vins de Bourgogne (l’association ne communique pas le montant de cette enveloppe). Sélectionnés à l’issue d’appels à candidature, les projets doivent utiliser des méthodes traditionnelles, pierre sèche ou chaux, pour remonter les ouvrages à l’identique. Et l’on doit utiliser des pierres de réemploi.


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Ce dispositif lancé début 2018 a identifié 65 projets, subventionnés à hauteur de la moitié du coût des travaux dans la limite de 25.000 € par projet. La Fondation du patrimoine et les collectivités locales complètent ponctuellement le financement. Pour l’heure, une petite partie seulement a été réalisée : 2,1 km de murs et murgers, et six cabottes. L’explication se trouve, selon Nathalie Hordonneau, dans la difficulté de réaliser les chantiers à la bonne période, en dehors des hivers et des printemps trop humides pour appliquer la chaux, des travaux dans la vigne et de la période des vendanges.
Les communes profitent aussi de ce coût de pouce, à l’instar de Morey-Saint-Denis, près de Nuits-Saint-Georges, qui lancera après les vendanges 2019, le chantier de restauration du mur de soutènement de la route communale qui conduit au Clos des Lambrays, un domaine du groupe LVMH. Effondré sur une longueur de 170 mètres, il sera remonté à l’identique, pour partie en pierre sèche, pour l’autre avec de la chaux, par l’association d’insertion Sentiers 21, qui dispose d’encadrants formés à la restauration traditionnelle.
La formule de l’entreprise d’insertion est intéressante : la main d’oeuvre est payée par le conseil départemental de la Côte-d’Or au titre de la réinsertion professionnelle, les matériaux par la commune. La facture de 45.300 € est prise en charge pour la moitié par le fonds de soutien des Climats de Bourgogne, et l’autre partagée entre la commune et le domaine du Clos des Lambrays. « Le financement idéal », conclut Jean-Luc Rosier, adjoint au maire.

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Le mur à restaurer menant au Clos des Lambrays à Morey-Saint-Denis. © commune de Morey-Saint-Denis.
Le métier de murailler revient de loin.

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Traces Ecrites
A la fin des années 1990, relate la Fédération française des professionnels de la pierre sèche, le métier de murailler avait quasiment disparu par absence de règles écrites de construction qui conduisait soit à des ouvrages surdimensionnés très coûteux en main d’oeuvre, soit à des ouvrages réalisés par des bonnes volontés, mais qui ne survivaient pas au temps.
Sous l’impulsion d’artisans, pour beaucoup du Sud de la France et l’intérêt de chercheurs des écoles d’ingénieurs de ParisTech et de l’École centrale de Lyon, débouchent d’abord en 2008 des normes de construction, puis dix ans plus tard, un guide des bonnes pratiques. Belle récompense l’an dernier, « l’art de la construction en pierre sèche, technique et savoir-faire » est reconnu patrimoine culturel immatériel par l’Unesco.
Des formations diplomantes existent, validées par un Certificat de Qualification Professionnelle (CQP). « Après, on apprend sur le terrain ; c’est un travail qui demande beaucoup de patience et de persévérance car chaque ouvrage est différent. »
L’association des Laviers et Muraillers de Bourgogne organise régulièrement des stages en Bourgogne-Franche-Comté et en Alsace pour sensibiliser les acteurs du patrimoine, les vignerons et les entreprises de maçonnerie aux règles de l’art. Comme prochainement pour le compte du Parc Naturel Régional des Vosges qui entreprend un programme de rénovation des murs de pierre sèche.
2 commentaire(s) pour cet article
  1. Patrick St-Vincentdit :

    La pierre sèche... J'adore tellement mon métier!!! En espérant avoir la chance de partager nos connaissances dans un futur rapproché...

  2. Katherine Cdit :

    Un magnifique métier !

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