Avec Jacob Delafon, dans le Jura, dont l’Américain Kohler se sépare, le fabricant de robinets Kramer, dans la Meuse, voulait constituer un pôle sanitaire. Le repreneur potentiel a retiré son offre le 23 février. Ce retrait met en péril le site de 140 salariés, dernier fabricant français de sanitaires en céramique haut de gamme, qui n’a pas d’autres candidat déclaré à son rachat. Portrait de cette entreprise lorraine, également propriétaire de Horus en Alsace.


MISE A JOUR 23 FÉVRIER, 18 H. Dans un communiqué, Kramer annonce retirer son offre. « L’opacité dont a fait preuve le groupe Kohler en matière d’informations ne permet pas de répondre aux conditions et délais imposés par celui-ci et emporte aujourd’hui la conviction de l’impossibilité de mener à bien ce projet que le repreneur n’aura jamais pu exposer directement aux salariés », explique l'industriel qui dit avoir adressé une lettre ouverte aux salariés, annonçant sa décision de renoncer.
A 17H
. Marie-Guite Dufay, présidente du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté qui a partagé son souci sur l'avenir de Jacob Delafon dans le Jura avec le président de la République, Emmanuel Macron, en visite ce jour en Côte-d'Or, confiait dans un communiqué vouloir soutenir Kramer dans son projet de reprise, dans le cadre du "Fonds régional pour la relocalisation et de transition vers une économie décarbonée". Les services de l'Etat et de la Région ne sont pas impliqués dans la décision de Kramer qui, au contraire, loue leur "réactivité.”

 

Article publié le 23 février matin. Kramer et Jacob Delafon, ce sera peut-être l’histoire d’un quarantenaire qui vient à la rescousse d’une vieille dame. PME de robinetterie créée dans la Meuse en 1981, Kramer s’est portée candidate à la reprise du site de la célèbre marque de sanitaires à Damparis (Jura) dont l’origine remonte à 1899. De cette usine, son propriétaire américain Kohler ne veut plus.
En septembre dernier, il a fait savoir aux 151 salariés qu’elle « n’entrait plus dans sa stratégie » à partir de 2021 et que, dès lors, il fallait lui trouver un repreneur sous peine de disparaître. Les candidats ne se sont pas bousculés, mais la PME familiale meusienne a persévéré et officialisé son intérêt le 5 février par l’envoi d’une lettre d’intention à Kohler, dans le but de boucler la transaction au 30 juin prochain.

Les mois qui séparent de l’échéance vont être consacrés à avancer pour rédiger un projet de reprise en bonne et due forme, ce qui n’est pas encore le cas. Le plan de Manuel Rodriguez, le président de Kramer, peut se comparer à une fusée à trois étages : successivement du travail à façon pour Kohler pendant un an, puis la production des premiers modèles en propre puis un développement aboutissant dans les « trois à cinq ans » à un volume de 250.000 pièces (WC, vasques, bidets…) qui assurerait l’avenir de Damparis à long terme et remonterait le niveau des effectifs. En effet, la reprise à mi-2021 ne conserverait pas l’intégralité des 140 salariés encore présents : Kramer annonce un objectif de 91.


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L’entreprise basée à Etain (Meuse) n’en est pas à son coup d’essai en matière de croissance externe. En 2019, elle a racheté Horus France à Obernai (Bas-Rhin), spécialiste des robinets haut de gamme. « Nous l’avons rendue rentable, c’était une belle endormie qui a retrouvé sa créativité », met en avant Manuel Rodriguez. Le précédent patron d’Horus, François Retailleau, a poursuivi sur place comme directeur opérationnel et se félicite d’être resté dans le bateau avec un nouveau capitaine.

« Kramer a apporté sa force de frappe en matière commerciale et d’achats qui faisait défaut », souligne-t-il. Ceci en gardant les emplois : 50 à Obernai, presque autant que pour Kramer, le duo cumulant ainsi 112 salariés pour un chiffre d’affaires de 30 millions d’€, en croissance de plus de 10 % l’an dernier pour Kramer et de 5 % pour Horus. « L’activité de rénovation dans laquelle nous nous situons principalement a été boostée, et l’hôtellerie notre autre pilier a profité des circonstances pour effectuer des travaux. L’export s’est plutôt bien tenu, avec toutefois des difficultés aux Etats-Unis, en Russie et au Moyen-Orient », relate François Retailleau.

 

Un robinetier, sur le marché de la grande distribution et des professionnels dans le haut de gamme

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Dans l’atelier de Horus, dans le Bas-Rhin, que Kramer a racheté en 2019 pour ajouter une collection haute de gamme à sa production de robinets. © Traces Ecrites


Le dossier médiatisé de Jacob Delafon propulse sur le devant de la scène une PME méconnue, qui a su se renouveler. A sa création en 1981 par une famille de distributeurs, Kramer se contentait d’assembler des robinets et vendait aux particuliers. En 1999, la PME s’est orientée d’une part vers la fabrication complète, d’autre part vers la distribution aux professionnels, sous la houlette de Manuel Rodriguez. « On a su se hisser très vite au top niveau technique, capable de rivaliser avec les plus grands groupes étrangers du secteur », assure-t-il.



En 2008, nouvelle évolution, côté commercial cette fois-ci, Kramer s’est focalisé sur la production pour les marques de distributeurs spécialisés (MDD). La pioche a été bonne, presque trop, selon le dirigeant : « Nous étions arrivés à une proportion de 80 % de nos volumes (d’un total de 600.000 unités par an) en MDD, ce qui devenait une exposition risquée.  D’où l’intérêt pour nous d’agréger Horus qui travaille sous sa marque propre et dans le très haut de gamme. »
La part de la MDD dans le groupe a ainsi été ramenée à 60 %, relate Manuel Rodriguez. Par ailleurs, Kramer et sa filiale alsacienne s’appuient sur le savoir-faire et la puissance en production du robinetier italien WTS dont ils sont partenaires. Celui-ci les fournit notamment en pièces spéciales.



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Entre la Meuse, l’Alsace et potentiellement le Jura, c’est donc un pôle de sanitaire qui pourrait se constituer. Et bien français : le destin de Jacob Delafon, si l’histoire va au bout, ce sera peut-être aussi d’incarner une forme de retour au made in France mettant l’accent sur la qualité, au lieu d’une usine diluée dans une multinationale avide de low cost.  

Qui est Manel Rodriguez ?

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Manuel Rodriguez à droite, en compagnie de son fils Tristan, en charge du commercial et du marketing.

Le dirigeant de Kramer n’est pas issu du monde du sanitaire : il est ingénieur en informatique, une formation dont il estime qu’elle lui a fait percevoir peut-être plutôt que d’autres, l’importance qu’allait prendre le digital et la vente en ligne dans ce métier. Manuel Rodriguez a rejoint l’entreprise meusienne en novembre 1994 comme directeur commercial.
Deux ans après exactement, il a créé sa propre structure avec le soutien de Kramer pour la vente aux professionnels. « Cela a préfiguré le virage de Kramer, concrétisé début 1999 lorsque ma société a racheté le fonds de commerce. »
Devenu le patron de la PME, il en a poursuivi la mutation et vise donc désormais le franchissement d’une nouvelle étape avec Jacob Delafon. Le tout récent quinquagénaire compte son fils Tristan parmi les dirigeants de la PME, en charge du commercial et du marketing.

Photos non signées, fournies par l'entreprise.

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