La cité thermale de Savoie, bordée par le lac du Bourget et posée entre la Dent du Chat (1.390 mètres) et le Mont Revard (1.563 mètres), possède comme bâtiments étonnants pas moins de neuf anciens palaces, aujourd’hui reconvertis en logements de standing. Durant la Belle Époque, ils accueillaient de mai à septembre têtes couronnées, grandes fortunes, ainsi qu’une palanquée de mondaines, profiteurs et gigolos de tout poil. L’office du tourisme organise la visite de certains d’entre-eux. Amélie Pilon, guide conférencière, nous ouvre les portes de ce riche patrimoine qui fit d’Aix-les-Bains une destination très prisée.

 
On les voit monter aux Thermes Chevalley avec leur petit sac bleu, abritant verre et bonnet. Ils font partie de la cohorte des 28.000 à 30.000 curistes, venus chaque année sur les bords du lac du Bourget soigner, grâce aux sources chaudes d’Aix-les-Bains, arthrose, mal de dos, raideurs musculaires et, particularité du lieu, jambes lourdes et varices.

Ce thermalisme-là est né avec la création de la Sécurité Sociale après la Seconde guerre mondiale et totalisa jusqu’à 52.000 entrées. Mais il n’a rien à voir avec celui qui fit rayonner dans toute l’Europe la seconde ville de Savoie au temps de la Belle Époque (1871-1914) et de l'Art nouveau.

Une grande majorité de têtes couronnées, la grande bourgeoisie, les nouveaux riches, s’y donnent alors rendez-vous. Ils traînent à leur suite, parfois très nombreuse – telle celle de 30 personnes attachée à Pedro II, dernier empereur du Brésil –, une multitude de « rastaquouères dont les prisons non pas voulu…, cette salade unique de mondaines et de drôlesses, dînant aux tables voisines, parlant à haute voix les unes des autres…, cette familiarité suspecte, cette bienveillance incompréhensible de gens inabordables ailleurs », comme le décrit si bien l’écrivain Guy de Maupassant, qui y séjourna en 1888 et 1890.

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Le Splendide et dans son prolongement le Royal Palace. Des trois établissements Rossignoli, l'Excelsior fermera en 1957, le Splendide en 1966 et le Royal en 1967, après être passés dans le giron du groupe hôtelier Barrière. Ils ont été transformés en appartements de standing. © Traces Ecrites


Qui, parmi les gens célèbres de cette période d’une quarantaine d’années, n’a pas mis les pieds à Aix pour être baigneur ou buveur d’eau, le terme curiste étant postérieur à 1945.
Les hommes de lettres, Paul Verlaine, Paul Claudel, Léon Daudet, le philosophe Henri Bergson …, ont pu ou auraient pu y croiser la reine Victoria, celle du Portugal, le Bey de Tunis, l’impératrice Sissi, le duc et la duchesse de Windsor, le roi Georges de Grèce, l’Aga Khan III…, ainsi que les présidents Félix Faure, Jules Ferry et Paul Deschanel. Le liste de ces happy few s’étire comme un jour sans pain.

Les trois palaces Rossignoli

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La voie privée pour descendre des trois palaces Rossignoli en centre-ville. © Traces Ecrites


En résumé, noblesse et beau linge viennent en fin de printemps et durant l’été en villégiature pour certes, la qualité salvatrice des eaux soufrées, mais aussi pour la beauté du site, les affaires et nombre de petits plaisirs. Ils arrivent en chemin de fer qui dessert la ville depuis 1860, date du rattachement définitif de la Savoie à la France. Auparavant, on descendait à Lyon, on prenait un vapeur sur le Rhône, puis en empruntant le canal de Savières, on traversait le lac du Bourget pour débarquer à Aix.

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Vue sur les jardins du Splendide avec en fond le lac du Bourget. © Traces Ecrites


Détail amusant, des pisteurs, de parfaits racoleurs, se glissent dans les trains pendant une ou deux stations pour vanter à quelques crédules telle ou telle adresse qui les rémunère. Rien de tout cela ne concerne évidemment la haute société qui, elle, descend sans avoir réservé dans les palaces, construits à partir du milieu XIXème (*). Le plus ancien (1854), baptisé le Grand Hôtel, fait face au centre thermal et à son parc. Il bénéficie d’une architecture en atrium.

« Levez les yeux et constatez que plus on monte dans les étages, plus les chaînes qui supportent les lustres des couloirs sont raccourcies pour éviter l’effet bas de plafond en perspective », explique Amélie Pilon. Cette guide conférencière connaît toutes ces belles demeures comme sa poche. Et notamment les trois palaces de Gaudens-Antoine Rossignoli.

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Vitrail typiquement Art nouveau dans l'escalier de l'Excelsior. © Traces Ecrites


Ce novateur hardi fait bâtir sur les pentes du Revard et selon une architecture en bande, d’abord le Splendide en 1884, puis l’Excelsior (1906), enfin le Royal construit en tout juste dix mois par le groupe de BTP local Léon Grosse en 1913-1914. L’hôtelier fourmille d’attention pour sa riche clientèle occupant les premiers et seconds étages.

Un ascenseur les dessert. En 1906, une passerelle relie l’Excelsior au Spendide, qui lui-même déploie un grand couloir jusqu’au Royal, baptisé la rue des Palaces avec ses 27 vitrines de luxe. C’est le cheminement à suivre pour se rendre à la salle à manger de 350 m2 du Royal, commune aux trois établissements.

Les épouses demeurent souvent sur place

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L'atrium du Grand Hôtel, le plus vieux palace d'Aix-les-Bains, datant de 1854. © Traces Ecrites


« On dénombre pas moins de six à sept employés par client. Celui-ci emmène aussi ses propres serviteurs et le concierge du Spendide doit parler au moins quatre langues étrangères », précise Amélie Pilon. Gaudens-Antoine Rossignoli va plus loin encore. Il acquiert une bande de terrain de trois à quatre mètres de large qui permet de descendre à pied, par un escalier, jusqu’au coeur de ville où un casino attend dès 1850 les bourses étrangères et les plus riches.

« On l’appelle plutôt Grand Cercle et il s’apparente au début à un club anglais avec fumoir, salons de lecture et de thé, restaurant, puis salle de bal et théâtre à l’italienne. Il faut y être recommandé par un actionnaire ou deux membres », raconte la guide.
 

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« Aix en Savoie faisait de l’hydrothérapie à l’usage des gens du monde et avait attiré, à force de divertissements, les gens les mieux portants, les touristes les plus injambes, les Parisiens les plus blasés. Elle avait une spécialité pour guérir le speed : on y venait d’Angleterre et de mille autres lieux », digresse l’auteur Charles Brainne. Cet endroit où il faut être n’est pas le seul. La buvette de l’établissement thermal constitue aussi un point de chute. Haut lieu de drague, « la coquette espère des adorateurs ; le dandy des conquêtes ; la vieille fille un mari. » En ces temps jadis, Aix n’est guère une ville prude. On y lutine et couche à tour de bras, l'adultère étant considéré par beaucoup comme un amour de vacances, une passade.
 

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La reine Victoria (assise à gauche), souveraine du Royaume-Uni et impératrice des Indes, séjourna trois fois à Aix-les-Bains pour accompagner sa fille Béatrice, en 1885,1887 et 1890. © Collection Archives d'Aix-les-Bains


« Les maris délaissaient leur épouse pour retourner à leurs occupations et ces dames ne vivaient pas que d’eau fraîche », glisse Amélie Pilon. De là, à considérer la cité savoyarde comme un lupanar géant, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Honoré de Balzac dans la Peau de Chagrin : « ces oisifs au teint fleuri, ces vieilles femmes ennuyées, ces Anglais nomades, ces petites maîtresses échappées à leurs maris et conduites aux eaux par leurs amants. »

(*) Si l’hôtel était complet, pas question évidemment de refuser un hôte de marque. On faisait, avec tact partir les moins titrés moyennant dédommagement...

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© Collection Archives d'Aix-les-Bains

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