rebsamen
François Rebsamen, sénateur-maire de Dijon. (Crédit photo : ville de Dijon)

POLITIQUE.  Après l’évolution de la fonction de maire, Le "métier" de maire a changé en profondeur  et sa conception du pouvoir en politique, François Rebsamen s’exprime à notre invitation sur la petite phrase en politique.

Quel rôle joue t-elle ? Pourquoi a t-elle pris une telle dimension ? A quelles fins l’utilise t-on ? Peut-on rattraper une petite phrase malheureuse ?

Le sénateur-maire de Dijon, candidat à sa réélection comme premier magistrat de la capitale bourguignonne, répond à toutes ces interrogations, non sans une pointe d’humour et une touche d’acidité.

Cliquez sur les photos pour les agrandir.

Êtes-vous un adepte de la petite phrase ?

Pas vraiment, car ce n’est pas dans ma nature. Je préfère de loin une bonne argumentation bien construite et bien étayée.

Vous vous sous-estimez car qui a dit : « on n’est pas élu par des vaches et des arbres » ?

Cette phrase est bien de moi, mais elle a été extraite par la droite d’un discours où je développe de nombreux arguments sur la nécessité d’un redécoupage électoral pour rééquilibrer le poids de la représentation effective d’un conseiller général. Vous avez toutefois raison, c’est devenu une petite phrase. Je dois, comme le Monsieur Jourdain du Bourgeois gentilhomme (*), en faire sans le savoir.

Quel rôle joue la petite phrase politique ?

Il n’y a pas si longtemps, la force des mots était liée à la dimension de l’homme qui les prononçait. On se rappelle celles des grands hommes : «Je suis toujours prêt à apprendre, bien que je n'aime pas toujours qu'on me donne des leçons » de Winston Churchill, ou encore la réaction « vaste programme » du Général de Gaulle à l’inscription « mort aux cons » sur une jeep de la 2ième DB. Avec eux, elles tombent justes et résistent au temps.

Prenez ainsi « Ich bin ein Berliner » (je suis un Berlinois ) de Kennedy, elle indique l’engagement indéfectible des Etats-Unis auprès de l’Allemagne de l’Ouest en pleine guerre froide. Elle souligne à l’époque une opposition frontale entre deux conceptions de la politique internationale. Aujourd’hui, je ne vois que Barack Obama être capable de résumer une pensée  de cette manière.

Pour revenir à votre question, la petite phrase, hélas, ne sert dorénavant qu’à simplifier et à marquer les esprits. Dans le flot d’informations continues, les médias ne donnent plus le temps à l’explication. Pour exister et avec de bonnes chances de faire le buzz, comme on dit, chacun y va de sa petite phrase. Je remarque que les plus empressés dans le genre sont souvent les seconds couteaux de tous bords.

Réduit-elle alors le débat politique à presque rien ?

L’oralité prend de plus en plus le pas sur l’écrit avec, en outre, une réduction de la richesse du langage, ce qui occulte vraiment le débat politique.

Est-ce le fait qu’il n’y a plus vraiment de confrontation idéologique ?

Vous soulignez un fait marquant. Avec la chute de l’empire soviétique, le combat idéologique a changé de terrain. Il est désespérément devenu religieux entre les tenants de l’universalisme et les fanatiques de tout poil qui nient la place de l’homme. En outre, le fait de devoir expliquer l’évolution économique ne pousse pas au trait d’esprit.

Parler à n’en plus finir du taux espéré de croissance ou de la réduction escomptée du nombre de demandeurs d’emploi n’invite pas à l’inclinaison morale ou à l’élévation spirituelle, même si  aujourd’hui, avec ces crises à répétition, il est nécessaire de le faire. Seul un contexte historique fort crée les grands hommes et seuls les grands hommes disent de grandes petites phrases.

rebs
Crédit photo : ville de Dijon.

Comment naissent les petites phrases ?

Elles se concoctent au sein des cabinets ou avec des conseillers en communication. Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen sont de bons clients en la matière. Ils irriguent leur discours de petites phrases pour entretenir leur notoriété, surtout si elle est en baisse. Il y a aussi ceux, faute d’inspiration, qui ne peuvent s’empêcher du dire du mal de leur camp. C’est devenu une pratique courante assez détestable.

Certains hommes politiques sortent pourtant du lot et possèdent spontanément un sens de la répartie très aiguisé. J’admire ainsi François Hollande. A une petite fille qui lui disait un jour qu’elle le préférait à Nicolas Sarkozy, il a répondu : « t’inquiète pas, tu ne le reverras plus ». Jacques Chirac sait aussi très bien le faire. Au « connard », lancé par une personne à son endroit, il a rétorqué : « enchanté, moi, c’est Jacques Chirac ». Avouez que cela a un autre relief que : « Casse-toi, pauv' con ! ».

Que pensez-vous des petites phrases volées ?

Je suis pour le respect absolu de la vie privée. Mais maintenant avec les smartphones, micros et caméras sont partout. J’ai même dû faire un jour brouiller les liaisons d’un comité directeur du PS pour qu’il ne se retrouve pas en direct dans la presse. Reste que la petite phrase volée révèle parfois les vraies convictions de certains sur un sujet de société. Le « Quand il y a un, ça va... C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes! » de Brice Hortefeux, en dit long.

Comment rattrape t-on une phrase malheureuse ?

Il faut allumer un contre-feu. Un jour, j’ai craqué en me lâchant sur quelques-uns. Comme cela prenait de l’ampleur, j’ai demandé à un spécialiste d’intervenir. Par son intermédiaire, une autre de mes prises de position a inondé les rédactions et les réseaux sociaux, et c’était fini. Il ne faut toutefois pas avoir dit une énorme bêtise.

Y a t-il une petite phrase que vous détestez vraiment ?

Celles qui traitent du racisme et de l’antisémitisme. Osez dire, « Durafour crématoire » ou « les chambres à gaz sont un point de détail de l'histoire de la deuxième guerre mondiale », relève de l’abjection pure et simple.

Et une que vous aimez vraiment ?

J’aurai beaucoup de mal à en trouver une comme cela. Mais, je me souviens que François Hollande en arrivant un jour pluvieux au Maroc a glissé « gouverner, c’est pleuvoir (**)». J’adore !

(*) Comédie ballet de Molière.

(**) La véritable expression est : « gouverner, c’est prévoir ».

Jean Vigreux.
Jean Vigreux.

L’avis de deux professeurs de l’Université de Bourgogne

Jean Vigreux, professeur en histoire sociale du politique, et Matthew Leggett, maître de conférence chargé d’un cours sur l’histoire britannique contemporaine, nous offrent leur regard partagé d’historiens sur la petite phrase en politique.

« Les petites phrases qui sortent régulièrement dans la presse ont déjà pour finalité de se faire reconnaître des siens. Jean-Marie Le Pen y avait régulièrement recours pour rassurer son électorat. Depuis ces trente dernières années, elles sont utilisées comme un moyen de communication et masquent, à notre avis, le fait qu’il n’y a plus vraiment de véritable opposition sur un modèle de société à construire. Elles sont parfois saines, car elles mettent à nu la personne qui les prononce. Il suffit de penser à Jean-Luc Mélanchon (Front de gauche) ou encore Brice Hortefeux (UMP).

Nous remarquons qu’aujourd’hui, ce sont souvent les seconds couteaux qui en font leurs choux gras. Une manière pour eux d’occuper le terrain afin d’exister dans les médias, donc de toucher l’opinion publique. Sachant que les journalistes provoquent de plus en plus ce type de réactions pour grappiller des parts d’audience.

Tout ceci révèle au final un vide abyssal de la pensée politique au sens noble du terme. On peut également indiquer que quelques-unes des petites phrases ou slogans qui ont fait mouche ne sont que des copiés-collés. Si vous prenez « La force tranquille » de François Mitterand, elle emprunte tout à une déclaration de Léon Blum : « Je serai le dirigeant d’un gouvernement de force tranquille dans la république ».

« La France aux Français » du FN n’est, de son côté, qu’une redite de ce qu’écrivait Edouard Drumont. Et, « L’ennemi de l’intérieur », de Margaret Thatcher à l’encontre des syndicats, ne fait que plagier Winston Churchill. Quelques petites phrases jouent néanmoins un rôle majeur au point de faire pencher la balance lors d’élections présidentielles.

En 1974, le « Vous n'avez pas le monopole du cœur » de Valéry Giscard d’Estaing lui offre un avantage certain lors d’un débat télévisé face à François Mitterrand. Ce dernier lui rend la pareille en 1981 en rétorquant : « Vous avez tendance à reprendre le refrain d'il y a sept ans : l'homme du passé. C'est quand même ennuyeux que, dans l'intervalle, vous soyez devenu, vous, l'homme du passif ».

La petite phrase préférée de Matthew Leggett est : « rust in peace » (rouille en paix) écrit sur un mur de Belfast (Irlande du Nord) à la mort de Margaret Thatcher. Au lieu du traditionnel « rest in peace » (repose en paix).

Jean Vigreux lui se rappelle de Georges Pompidou qui, interpellé lors de l’une de ses conférences de presse sur le drame Russier (*), récite un vers de Paul Eluard : « Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d’enfant perdu, celle qui ressemble aux morts, qui sont morts pour être aimés ».

(*) Gabrielle Russier était une professeur agrégée de lettres qui s'est suicidée le 1er septembre 1969 à Marseille après avoir été condamnée pour détournement de mineur, à la suite d'une liaison amoureuse avec un de ses élèves alors âgé de seize ans. Son histoire a inspiré le film d'André Cayatte, Mourir d'aimer (Source Wikipédia).

1 commentaire(s) pour cet article
  1. Forgue-Digeondit :

    J'ai beaucoup apprécié cet article, que j'ai partagé sur Facebook. Bonnes vacances !

Commentez !

Combien font "5 plus 5" ?