Grâce à la richesse de son tissu de producteurs, la Haute-Marne n’est pas passée inaperçue au dernier Salon international de l’agriculture tenu il y a un mois à Paris. Son stand a regroupé 30 exploitants représentatifs de la variété des productions agricoles que le conseil départemental souhaite valoriser, notamment par son programme d’alimentation en circuit court « Agrilocal 52 ». Certains d’entre eux éveillent aussi l’imagination par la diversification qu’ils ont entrepris, qui les mène sur des chemins parfois surprenants. Focus sur trois d’entre eux…ou plutôt trois d’entre elles (*)
Céline Carbillet, des lentilles plutôt des vaches

La production et la vente de légumineuses à la Ferme des Plantes à Genrupt (Haute-Marne) offre un rapide condensé des mutations du secteur agricole. Elle résulte d’un cheminement en plusieurs temps, dont Céline Carbillet a été la spectatrice puis une actrice principale. « Mes parents ont arrêté la filière des vaches laitières qui devenait de plus en plus compliquée. L’exploitation s’est tournée alors complètement vers les céréales (colza, blé, orge, maïs…) pour coopérative…à une exception près : l'amorce d'une activité de légumineuses en 2018 qui s’est ensuite développée, notamment après la reprise de l’exploitation il y a trois ans », expose la jeune femme de 27 ans.
C’est ainsi que pois chiches, lentilles vertes, et aussi lentilles blondes - « elles se cuisent un peu moins longtemps et peuvent aussi aisément se consommer en salade froide » - se sont progressivement fait une place au milieu des 115 hectares de céréales et 30 hectares de prés. D'abord avec discrétion, aujourd'hui avec davantage d’affirmation : elles occupent 6 hectares. « C’est à la fois le résultat d’une hausse de la demande et d’une nécessité pour s’adapter aux aléas du changement climatique », souligne Céline Carbillet.
Pour ces légumineuses, tout s’opère en vente directe : un peu à la ferme même et surtout sur les foires et marchés ainsi que dans des magasins de produits locaux comme la boutique Made in Pays de Langres dans la ville éponyme.
Isabelle Devilliers, à la quête de la truffe

Les lentilles forment aussi l’une des voies de diversification des Clairs Chênes à Semoutiers. Cette société civile d’exploitation agricole (SCEA) s’est lancée dans la commercialisation de la variété « Anicia » de la lentille verte, « avec la fierté d’un circuit direct du producteur au consommateur », souligne Isabelle Devilliers. Mais l’énergique dame, épouse de Philippe à la tête de l’importante exploitation céréalière de 170 hectares, avait un autre tour dans son sac : la trufficulture. L’infirmière de profession a trouvé là, à l’occasion d’une formation, la nouvelle voie qu’elle cherchait pour redonner du sens à sa vie professionnelle, qui a ainsi basculé dans ce nouvel univers.
« Nous avons démarré en 2011 avec sept espèces d’arbres mycorhizés (**) certifiés par l’Inrae (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement), que nous avons entretenus pendant dix ans, sans rien récolter. C’était indispensable pour se donner les bonnes bases ». Depuis deux ans, cette patience recueille ses fruits, en l’occurrence ses truffes, qu’Isabelle Devillers destine aux plats qu’elle confectionne, aux portes du Parc national de forêts.
Son débouché principal consiste en effet en une carte de recettes à la truffe pour tous les moments du repas : entrées (en accompagnement d’œufs cocotte ou de foie gras), plats (purées à la truffe accompagnant un tournedos, ou un ris de veau…) et desserts dont des glaces à la truffe et une version revisitée du gâteau de Chaumont l’Idéal. Elle en propose la dégustation à l’exploitation même, sur réservation, ou en résultante de chèque-cadeau et autres gratifications. Les truffes des Clairs Chênes peuvent aussi se retrouver à la table de quelques restaurateurs locaux. Et dans sa sélection des meilleurs échantillons, Isabelle Devillers peut se fier à sa fidèle compagne : la chienne labrador Orka s’est elle aussi formée, au « cavage », la technique de recherche de la truffe par le meilleur ami de l’Homme.
Cindy Fischer envoie la laine de brebis dans le décor

Le Moulin Jolilaine tel qu’il se présente aujourd’hui à Vouécourt résulte de la réflexion de Cindy et Hugues Fischer quand ils ont pris le temps de lever le nez du guidon. D’un côté, l’imposant troupeau de 300 brebis. De l’autre, des objets de décoration issus de leur laine. Celle-ci trouve ainsi une destinée plus heureuse que celle qui fait s’insurger Cindy Fischer. « Une fois la bête tondue, cette laine part à la coopérative à un prix ridiculement bas… pour être exportée en Chine ou dans d’autres pays de l’Asie, ce qui ajoute un bilan carbone désastreux. Je me suis dit qu’il fallait essayer de faire autre chose », témoigne la jeune femme.
De là lui est venue l’idée de la transformation en objets décoratifs, mais de n’importe quelle manière. « Je constate que ce qui se pratique par ailleurs va tellement travailler la laine que l’acheteur de l’objet n’en perçoit plus la matière brute au final. J’ai cherché à concevoir de quoi rendre la laine visible », poursuit Cindy Fischer.
Il en découle des créations séduisantes de bijoux en laine, porte-clés, perles, tirelires, objets de naissance (attrape-rêve, boîte à dent) ou encore des suspensions de sapins de Noël. « Je peux aussi concevoir du sur-mesure », précise-t-elle. Les marchés créatifs de fin d’année et diverses manifestations locales procurent l’occasion de vendre ces productions originales, ainsi que les marchés hebdomadaires, de façon plus régulière. Un moment privilégié pour Cindy Fischer : « Ces petits marchés sont des moments de plaisir pour l’échange qu’ils permettent avec le public. Ils sont aussi une occasion idéale pour expliquer la réalité économique de la destinée de la laine. »
Le conseil départemental de Haute-Marne franchira un cran de plus dans son incitation aux circuits courts, en la matérialisant en espèces sonnantes et trébuchantes. « A la rentrée prochaine, nous mettrons en place une bonification à notre dotation de fonctionnement aux collèges pour l’achat de produits locaux », annonce le président de la collectivité Nicolas Lacroix. L’élu entend ainsi lever l’argument du « local plus cher » qui peut dissuader les gestionnaires des cantines.
La mesure s’inscrit dans la promotion des circuits courts, que Nicolas Lacroix estime nécessaire de relancer : « Avec le retour de l’inflation, le consommateur est en train de se détacher à nouveau de la production locale de laquelle il s’était rapproché avec le Covid », observe-t-il. Elle bénéficiera aux producteurs engagés dans la plateforme Agrilocal 52 mais sans exclusivité : « Il existe d’autres formes de regroupement qui méritent tout autant le soutien », poursuit Nicolas Lacroix. Elle fait partie des mécanismes subtils d’aide indirecte aux agriculteurs et éleveurs qui reste la voie quelque peu étroite ouverte aux départements ayant perdu leur compétence du développement économique avec la loi NOTRe de 2015.
Par ailleurs, le département lance en avril un chantier jugé essentiel par son président : la construction du nouvel abattoir de Chaumont dont il a pris le pilotage pour une capacité de 800 tonnes par an qui sera mise en service à l’automne 2018, au terme de 7,8 millions d’€ de travaux. Il comprendra un atelier de découpe du gros gibier, dont Nicolas Lacroix dit espérer qu’il mette fin « à cette situation aberrante de gibier d’Europe de l’Est dans les rayons de nos grandes surfaces. »
(*) parmi les parcours atypiques, on peut citer également la Poule meunière à Bologne, où le couple Virginie et David Laffond produit depuis 2011 des pâtes à la ferme, farines et biscuits, ainsi que la société « Au bas de l’Endeux », spécialiste à Torcenay de produits transformés à base de truffe et de chanvre.
(**) bons absorbeurs d’eau et sels minéraux et résistants aux champignons pathogènes









































.png)

.jpg)














