Aujourd’hui, le seul attrait du patrimoine ne suffit pas à entretenir la dynamique nécessaire à l’entretien d'un patrimoine comme celui des châteaux de Maulnes et de Tanlay, dans le Tonnerrois. L’un et l’autre sont de véritables petites entreprises où il faut toujours se réinventer pour maintenir le cap. ARTICLE LIBRE DE CONSULTATION.


Depuis le début des vacances de la Toussaint, le château de Maulnes à Cruzy-le-Chatel, revêt les apparats d’Halloween. Voiles tendus dans les salles, lumignons de citrouilles, …. apportent encore un peu plus de mystère à cet édifice, intriguant, par son architecture et son histoire. Sa forme pentagonale organisée autour d'un puits central et d'un imposant escalier en spirale a fait beaucoup disserter lorsqu’en 1997, le Conseil départemental de l'Yonne l’acquit pour le franc symbolique pour le sauver des ruines.

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Dès le début de la visite, on constate qu’il ne s’agit pas un château ordinaire. On y accède par le troisième des six étages, en raison de son édification sur une pente, tout en haut d’une colline qui offre un large panorama sur le bocage alentour. De cette entrée principale qui, du coup, fait office de rez-de-chaussée, on grimpe ensuite vers les étages supérieurs : l’étage dit « noble » avec ses deux colonnes doriques, sa grande salle de réception et les appartements des bâtisseurs, Louise de Clermont et Antoine de Crésol ; juste au-dessus, une typopologie quasi identique pour les invités et au sommet, les combles probablement dédiées aux domestiques.

On redescend côté jardin jusqu’au niveau 1 qui apporte l’explication du puits central hélicoïdal. Le château fut bâti en 1566 sur le point de rencontre de trois sources qui libèrent les eaux dans un nymphée (bassin). De ce point inférieur, en levant les yeux, on constate le génie de l’architecte : la cage de l’escalier s’ouvre dans le ciel – aujourd’hui protégé par une petite verrière –. Et depuis le haut, on voit à contrario, la vasque du puits dans un parfait alignement.


Attirer un public moins élitiste

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La restauration du château de Maulnes, démarrée il y a vingt ans, se poursuit. © Xavier Morize


Les travaux de restauration engagés depuis vingt ans ont redonné toute sa splendeur à l’édifice, même si la tâche est loin d’être achevée. En ce mois d’octobre, le Conseil départemental de l’Yonne entame une dernière grosse tranche de travaux qui consiste à refaire les deux dernières façades et deux pans de toits, aujourd’hui mis hors d’eau par une couverture de tôle.

Ce budget de 1,750 million d’€, est fortement aidé par le Loto du patrimoine (400.000 €), le Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, la Drac (ministère de la Culture) et la Fondation du patrimoine. Il restera encore des aménagements intérieurs à faire, en particulier,  l’étage « caché » (le deuxième) auquel le visiteur n’a pas accès. Baptisé ainsi parce qu’on accède pas par l’escalier central, mais un discret petit escalier sur le côté, c’était sans doute l’étage de service avec cuisines, buanderie… 



La société Alfran qui exploite le château depuis début 2020, par une délégation de service public pour cinq ans, aimerait y aménager un « escape game ». Ce genre de jeux de rôles illustre bien ce que le nouvel exploitant veut faire du château. « Les animations permettent d’attirer un public moins élitiste, qui à ces occasions peut revenir redécouvrir le château sous un autre aspect car nous sommes loin des grands axes de passage touristique », explique Maxime Chalard, le responsable local de cette société spécialisée dans l’animation du patrimoine (elle gère notamment le château de Sedan, dans les Ardennes), filiale du groupe Aurige (anciennement Lefèvre), entreprise spécialisée dans la restauration du patrimoine.

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La forme pentagonale du château de Maulnes en fait un édifice unique en son genre. © Conseil départemental de l'Yonne


Pour rendre plus populaire la visite du château, le jeune gestionnaire ne manque pas d’imagination. Mais pas question de le  transformer en parc d’attraction, prévient-il. « Toutes les animations doivent avec un lien avec le château, son histoire, son architecture. » La période de travaux qui démarre suscitera des séances de découverte des métiers et des savoir-faire de la restauration du patrimoine, avec la complicité des entreprises du chantier.

Le calendrier des animations suivra aussi les saisons, une chasse aux œufs à Pâques, l’observation du ciel pour la nuit des étoiles. « Nous avons aussi la chance d’avoir la belle histoire des bâtisseurs du château à raconter, nous utiliserons des anecdotes pour aborder la grande histoire. » Un livret d’énigmes accompagne déjà la visite libre des lieux qui peut être aussi guidée par petits groupes. Et les visiteurs pourront aussi revenir au château pour des concerts.

L’enjeu est de constituer une clientèle régionale, de l’Yonne mais aussi des départements voisins de la Côte-d’Or et de l’Aube. Le marché de la délégation de service public s’est conclu sur un objectif  de 20.000 visiteurs à l’horizon 2024. La saison qui s’est achevée prématurément jeudi 29 octobre en raison du reconfinement, est plutôt encourageante malgré les deux mois de fermeture contrainte au printemps. 8.000 personnes sont venues le visiter cet été, 2.000 de plus que l’année dernière.

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A Tanlay, transmission de l'histoire d'une famille

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Vue sur les douves, en ce moment en cours de restauration, depuis les fenêtres de la tour de la Ligue. © Traces Ecrites


Comme à Maulnes avec lequel il a une histoire commune, celle du protestantisme (Lire encadré), Tanlay réinvente la visite d’un château. Les seuls passionnés de patrimoine ne suffisent plus à alimenter les caisses de la  petite entreprise qu’il est devenu. Ces derniers jours des vacances de la Toussaint, Diane de Sèze, sa nouvelle propriétaire, y organisait un atelier de blasons pour les enfants : 20 minutes de visite du château, puis travaux manuels pour réinterpréter les blasons des familles depuis le 16ème siècle.

Ici, le contexte totalement différent. Tanlay est toujours habité et sans interruption depuis les descendants de Jehan Thevenin, conseiller de Louis XIV qui l’acquis en 1704. Diane de Sèze qui le gère depuis un peu plus d’un an, appartient à la dixième génération. « Tanlay est une demeure qui interpelle le visiteur sur ce qu’a été le château et comment il a évolué, car chaque génération a apporté sa pierre à l’édifice ; cette demeure raconte des bribes d’histoire de la famille avec son mobilier de différentes époques et en même temps, des passages de l’histoire de France. »


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La visite, toujours accompagnée d’un guide, ne dément pas ces propos. On rentre dans l’intimité du marquis et de la marquise de Tanlay et de ses descendants, dans le vestibule décoré des trophées de chasse, les cabinets de toilette, les parevents brodés, et les portraits des personnages qui y vécurent.
Les deux instants les plus marquants sont l’arrivée dans la grande galerie peinte en trompe l’œil d’un camaïeu de gris qui servait de salle de réception puis, au dernier étage, la tour de la Ligue où se déroulait, dit-on, les réunions des conspirateurs protestants. En témoigne la fresque sous la coupole qui met en scène des catholiques agressifs et des protestants pacifistes sous des attributs mythologiques.

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Dans la tour de la Ligue, © Traces Ecrites


Les dernières visites de la saison ont eu lieu jeudi 29 octobre en raison du reconfinement, au terme d’une saison en demi-teinte qui comptabilise 9.000 visiteurs, logiquement plus modeste qu’à l’ordinaire (15.000 par an en moyenne) à cause de la crise sanitaire : un tiers des visiteurs de Tanlay sont des voyageurs d’Europe du nord. Pendant leurs quartiers d’hiver qu’ils partagent avec Paris, Diane de Sèze qui y exerce le métier de juriste et son mari, Gérault, entrepreneur du bâtiment, vont préparer la saison prochaine. 



L’enjeu est de diversifier les activités pour compléter les recettes des visites qui couvrent les charges du personnel (un couple de gardien et un jardinier à l’année, une guide et des stagiaires pendant la saison touristique). Cet été a vu de premiers spectacles de théâtre et des conférences.

La propriétaire compte aussi développer la location de salles pour des entreprises ou des événements, genre dégustation de vins ou de produits régionaux. « Comme le château se situe en plein cœur du village, nous souhaitons aussi davantage impliquer la population, pourquoi pas pour recréer le potager ? », liste Diane de Sèze qui entend bien, elle aussi, laisser une trace de sa génération.

En dehors des travaux de restauration urgents comme le fut la rénovation du lanterneau et en ce moment, d’une partie des douves, la nouvelle propriétaire veut faire revivre les communs et les écuries en y aménageant des gîtes. Ce serait, pour les visiteurs, pleinement vivre la vie de château… Les expositions d’art contemporain hébergées chaque été et le golf neuf trous qu’avait créé son père ont déjà donné une certaine réputation à l’endroit.

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Le château de Tanlay est entouré de larges douves.
En pleine guerre religion

Les châteaux du Tonnerrois sont un témoignage de ce que furent les guerres de religion dans le royaume de France dans la seconde moitié du 16e siècle (1562-1598 entrecoupées de périodes de paix) qui opposèrent catholiques et protestants.
Le château de Maulnes fut construit en plein conflit, entre 1566 et 1570, comme symbole de la conciliation entre les deux camps, par Antoine de Crussol, duc d’Uzès et Louise de Clermont, comtesse de Tonnerre, dame de compagnie de la reine Catherine de Medicis.
Selon  les sources historiques, ils éprouvaient de la sympathie envers les protestants sans qu’il soit prouvé qu’ils se soient convertis. Louise et Antoine, protégés par la famille royale, échappent au massacre de la Saint-Barthélemy, ainsi que son frère Jacques de Crussol, mais son autre frère Galiot de Crussol est tué.
Le château de Tanlay fut construit (1550-1568 ) par François de Coligny d’Andelot, qui reçu le soutien financier de son frère, Gaspard de Coligny. Celui-ci choisit l’endroit pour réunir les chefs protestants. Une fresque dans la tour de la Ligue, dans le château de Tanlay, témoigne de cet épisode de l’histoire. Gaspard de Coligny fut l’une des victimes  le 24 août 1572 du massacre de la nuit de la Saint-Barthélémy.

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