Cette année, le village de Haute-Marne de 400 âmes célèbre triplement son grand homme : les cinquante ans de son décès, les quatre-vingt ans de l’appel du 18 juin et les cent trente ans de sa naissance à Lille. Mais plus modestement que prévu, crise sanitaire oblige. Moins prégnante que naguère, l’empreinte de celui qui incarna la France Libre à l’un des pires moments de son histoire reste pourtant bien marquée.

 

ARTICLE PUBLIÉ LE 18 JUIN 2020

Quelle bourgade ne rêverait pour sa notoriété comme sa prospérité, d’avoir accueilli un tel personnage parmi les siens ? Charles de Gaulle choisit de résider à Colombey-les-deux-Eglises (Haute-Marne) pour y trouver calme et sérénité en famille. Et dans une campagne qui épousait à merveille son caractère souvent rugueux, taciturne, voire un tantinet mélancolique.
Il y vécut vraiment. La Boisserie (lire plus loin), propriété acquise en 1934, était sa « demeure », éloignée du « tumulte des hommes et des événements ». C’est ici qu’il traversa un « désert » de 12 années (1946-1958), avec pour « amie la solitude », avant de retrouver le pouvoir jusqu’au 28 avril 1969.

 

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C’est ici qu’il rédigea ses Mémoires de guerre, puis en partie les Mémoires d’espoir. C’est ici qu’il mourut le 9 novembre 1970 des suites d’une rupture d’anévrisme. C’est ici enfin, qu’il est enterré avec sa fille Anne et sa femme Yvonne, décédée le 8 novembre 1979.
Depuis ce jour du 12 novembre 1970 - où une marée impressionnante d’anonymes (*) assista à ses obsèques dans le respect de ses dernières volontés, sans officiels, juste avec ce peuple de France qui seul comptait à ses yeux, Colombey-les-Deux-Églises ne vit plus pareil.

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Vue du village de Colombey-les-Deux-Eglises, où choisit de résider Charles de Gaulle, dès 1934, et qui épousait son caractère. © Traces Ecrites

Il faut écouter Pascal Babouot (63 ans), maire depuis 2001 et élu municipal dès 1989, raconter la vie locale. Il l’a connaît sur le bout des doigts. N’était-il pas ce gamin de douze ans, l’un des enfants de chœur à la messe funéraire du Général ?
« On ne voit que lui sur les images d’archives avec ses lunettes », glisse non sans malice Aurore Jacquinot, autre figure du cru, employée par la Fondation Charles de Gaulle, guide et animatrice de la Boisserie.

Une biographie qui met le Grand Charles à nu

Aurore Jacquinot, la guide de la Boisserie a raison. Les meilleures biographies sur nos hommes illustres sont souvent le fait d’étrangers. Julian Jackson et son « De Gaulle », publié aux Éditions du Seuil, ne pointe en tête à l’appel. L’ouvrage de 900 pages est une somme, synonyme d’exhaustivité ou presque, sur la vie du plus célèbre des Français du XXième siècle. L’auteur ne verse pas dans l’hagiographie. Rien de lénifiant à chacune des pages. Rien non plus de désobligeant, mais la rigueur historique du biographe. Il nous livre un « De Gaulle » avec ses immenses qualités : visionnaire, meneur d’hommes, chef de famille attentifs aux siens, et patriote au sens absolu du terme.
Mais un « De Gaulle » aussi plein de rouerie, de malice, de colère, de dénégation, d’ingratitude. Bref, un chef, un « connétable », comme le surnommaient ses condisciples de l’école militaire de Saint-Cyr. Et un chef de l’Etat qui n’hésitait pas à voler au secours des Français du monde entier, notamment ceux du Québec, en déclenchant s’il le fallait plus qu’un incident diplomatique. A déguster sans modération cette explication à posteriori de sa visite au Québec lors d’une conférence de presse : https://www.youtube.com/watch?v=ifbJ8vy14aw


Un autre homme providentiel pour Colombey

« Il faut savoir que Colombey a connu jusqu’à 800 habitants à la fin du 19ème siècle. On y vit alors chichement, de l’artisanat, de l’agriculture, de la forêt, et si la commune entre anonymement dans l’histoire en 1934, lorsque le lieutenant-colonel de Gaulle achète en viager la Boisserie, elle perd gros avec le remembrement de 1970 et l’exode rural qui s’en suivit, la vidant de sa jeunesse », explique Pascal Babouot.

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Pascal Babouot, maire de Colombey-les-Deux-Eglises depuis 2001 et élu municipal dès 1989. © Traces Ecrites

L’homme est toutefois lucide, la mort du Général a fait venir des millions de « pèlerins » en train, bus et voitures, au point d’atteindre la saturation absolue des accès durant des décennies. Colombey-les-Deux-Églises a connu jusqu’à six marchands de souvenirs.
Un seul subsiste aujourd’hui, la boutique de Marinette Piot, dont le mari agriculteur fut le dernier visiteur à rencontrer le Général. Pas moins de six restaurants, dont un étoilé Michelin, y officient, ainsi que trois hôtels et de nombreuses chambres d’hôtes.

 

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Reste qu’aujourd’hui, les visites à la Boisserie, ouverte fin 1979 au public, et au Mémorial Charles de Gaulle (lire aussi plus loin), ne totalisent plus que 100.000 entrées annuelles. Il s’agit d’un tourisme de passage, encore un peu mémoriel, que favorise l’autoroute A31, distante de quelques dizaines de kilomètres suivant que l’on arrive du nord ou du sud.

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La dernière boutique de souvenirs du village qui en a compté jusqu'à six. Celle de Marinette Piot, dont le mari fut le dernier visiteur à voir le Général vivant. © Traces Ecrites

« Savez-vous qu’à Bayeux (Calvados) où Charles de Gaulle a prononcé deux discours mémorables, le 14 juin 1944, lors de son retour dans l’hexagone après de débarquement et, le 16 juin 1946, en proposant une vision constitutionnelle nouvelle qui sera rejetée, une étudiante en histoire qui nous recevait ne le connaissait même pas », raconte interloqué le maire. A l’inverse, l’élu se souvient avec joie qu’à Renada en Tunisie, durant un voyage d’agrément, un jeune évoquait son parcours militaire comme sa politique de décolonisation.

Pour autant, Pascal Babouot ne s’estime pas aussi privilégié que cela. Son budget municipal annuel ne dépasse pas les 600.000 euros et le système D fonctionne à plein. « C’est par exemple un voisin qui s’occupe du fleurissement devant la mairie », glisse-t-il pas peu fier de mobiliser ainsi quelques bonnes volontés alentour.
L’édile confesse néanmoins qu’un autre homme providentiel s’est penché dans les années 80-90 sur le sort de Colombey. Il s’agit de Jean-Claude Decaux (1937-2016), fondateur de la société qui porte son nom, devenue l’un des premiers groupes mondiaux spécialisé dans la fabrication et l'installation de mobilier urbain.

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La tombe où est enterré le Général de Gaulle et où repose aussi sa fille Anne et sa femme, telle qu'il l'a voulue, sobre et sans aucune inscription particulière. © Traces Ecrites

L’homme est un chasseur et comme la commune possède un domaine forestier important, qui lui rapporte 45.000 euros par an, il y possède un relai de chasse. « Monsieur le maire, l’état du village n’est pas digne d’accueillir autant de monde, laissez-moi faire », lui glisse l’industriel. Il monte alors une association qui collecte jusqu’à 23 millions de francs, soit pas moins de 3,5 millions d’€.
De nombreuses façades et voiries sont rénovées, les lignes électriques enterrées, donnant toujours aujourd’hui un aspect propret au lieu grâce à cette pierre calcaire non gélive du bâti. « On a gagné trente ans de travaux », se félicite Pascal Babouot. Une aubaine, tant les visiteurs de marque défilent toujours, comme le fera Emmanuel Macron le 9 novembre prochain, selon son agenda actuel.

(*) Perchées dans les arbres, sur les toits du village, massée de chaque côté sur plus d’un km de route entre la Boisserie et l’église, on évoque le chiffre de 50.000 personnes, mais vite dépassé dans les quatre jours qui ont suivi par un flux ininterrompu venu se recueillir sur la tombe du libérateur de la France. On évoque de 800.000 à un million de personnes.

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Charles de Gaulle au micro de la BBC à Londres. © Auteur inconnu

 

La Boisserie achetée pour la tranquillité d’Anne, sa fille trisomique

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La Boisserie avec vue sur sa tour d'angle hexagonale, construite en 1946. © Traces Ecrites

Propriété de son fils Philippe (98 ans), la Boisserie ouvre au public à la toute fin 1979. Sa gestion est confiée à la Fondation Charles de Gaulle qui emploie quatre personnes, dont Aurore Jacquinot, recrutée en 2003 et auteur du livre « La Boisserie, c’est ma demeure ». On ne va pas raconter l’histoire de cette bâtisse bourgeoise, une ancienne brasserie, d’où son nom. Il faut la visiter, du moins les pièces du bas, car le reste est privé.
On y prend une leçon d’histoire domestique avec la  salle à manger où le Général prenait ses repas à l’heure dite et jamais plus de 40 minutes, dos à la cheminée. L’ancien bucher héberge un téléphone honni car : « on ne sonne pas le Général », mais avec lequel il apprit la construction du mur de Berlin et le résultat des élections, dont celle qui le fit partir du pouvoir en avril 1969.
Il y a ensuite le grand salon avec comme objet culte, sans mauvais jeu de mots, une piéta du XVème siècle, offerte à Yonne de Gaulle par le chancelier Adenauer, seul chef d’État invité sur place les 14 et 15 septembre 1958.
Et puis deux salles qui participent au mythe : la bibliothèque où trônent les photos des chefs d’État qu’il respectait et le bureau attenant logé dans la tour d’angle hexagonale, une extension immobilière de 1946. Rien n’a bougé. On y voit de ce dernier le paysage inchangé où la nuit en « regardant les étoiles, je me pénètre de l’insignifiance des choses. » Tous les renseignements : http://tourisme-chaumont-champagne.com/patrimoine-culturel/la-boisserie-a-colombey-les-deux-eglises,fr,57,pcu9
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Le bureau du Général, dans la tour d'angle, où il rédigea ses Mémoires de Guerre et en partie d'Espoir. © Ph.Lemoine/Coll.MDT 52.
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Yves de Gaulle, l'un des quatre petits-fils du Général qui nous a accueilli les bras ouverts à la Boisserie. © Traces Ecrites

 

De Gaulle et l’argent

Pour ce catholique pratiquant, l’argent n’était qu’un simple outil qui ne devait juste pas manquer et dont il ne s’occupait guère. S’il épouse Yvonne Vendroux, un beau parti, car de la famille des Biscuits Vendroux de Calais, le couple vit et a toujours vécu modestement. Étant surtout respectueux de l’argent public. Il avait fait doté les appartements privés du Palais de l’Elysée, qu’il n’aimait guère, d’un compteur électrique pour les dépenses privées. S’il invitait sa famille le dimanche à déjeuner, il faisait bien savoir que c’était sur ses propres deniers. On croit rêver.
Mieux, vexé par l’administration française qui lui accorda la pension de général de brigade, uniquement et du bout de la plume pour services rendus à la nation, il l’a refusa, préférant vivre de ses droits d’auteur. Il faut rappeler à ce propos que promu à ce grade le 25 mai 1940 à titre provisoire, il en fut déchu par le gouvernement du Général Pétain et n’a jamais accepté un retour en arrière ni même d’être élevé en 1946 à la dignité de maréchal de France. En allant plus loin encore, il n’accepta pas non plus la retraite de chef de l’État, au point que son épouse à sa mort se retrouva sans subsides et accepta la pension de réversion décidée par un décret de Georges Pompidou.

 

croixdelorraineUne croix de 43,50 mètres de haut

Il faut absolument en faire le tour, comme Yvonne de Gaulle, devenue veuve, le fit tous les jours ou presque lors de sa construction en 1972. Charles de Gaulle l’a voulue dès 1954, mais resta septique quant à sa fréquentation.
« Personne n’y viendra, sauf les lapins pour y faire de la résistance… », rapporte André Malraux, son ancien ministre de la Culture. La croix a attiré 400.000 personnes la première année de son installation.
Une souscription nationale et des fonds en provenance de 67 pays permettent de l’ériger. Elle est constituée de bloc de granit rose de Perros-Guirec (Côtes-d’Amor) et de plaques de bronze.
Yvonne de Gaulle décida de son orientation sur un calendrier des postes pour qu’on puisse l’apercevoir de face en venant de Chaumont ou de Bar-sur-Aube. Pour en savoir plus sur l’histoire de la Croix de Lorraine : https://fr.wikipedia.org/wiki/Croix_de_Lorraine

 

Un mémorial pour lui tout seul

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© Ph.Lemoine/Coll.MDT 52.

Ce bâtiment, situé non loin de la Croix de Lorraine, appartient au Conseil Départemental de Haute-Marne et est géré par la SEM Mémorial Charles de Gaulle. Elle emploie 12 personnes, génère 600.000 € de chiffre d’affaires et accueille environ 60.000 visiteurs. Il aura coûté 24 millions d’€, dont un quart a été financé par le mécénat. Le lieu accueille boutique, service de restauration, un auditorium de 194 places et 1.600 m2 d’exposition permanente, le tout sur trois niveaux.
Le Général de Gaulle y est campé à chaque étape de sa vie avec des références fortes sur l’environnement de son époque. Comme il l’a voulu dans son testament, on n’y voit aucun effet personnel, tous détruits le soir même de sa mort par sa femme. « On ne collectionne pas les boutons du général. » Mais toute la dimension de l’homme, ce « dernier grand chêne », y est admirablement restituée.
De Gaulle n’est pas devenu De Gaulle par hasard, même s’il doutait souvent de lui-même.
Possédé d’une vision : la grandeur de la France. Habité d’un destin : l’établir ou la rétablir dans chacune de ses actions, le Mémorial – ce n’est surtout pas un musée – invite à s’arrêter plus longuement sur sa descente des Champs Elysées le 26 août 1944, dans la salle de libération. Pas moins de 2 millions de personnes l’acclament, la liesse est indescriptible. Il y a fera référence au Québec, lors de son célèbre voyage du 23 au 26 juillet 1967 lorsqu’il prononça  l’une de ses plus célèbres phrases couperet, « vive le Québec libre », devant 500.000 voire un million de Français du Canada.

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© Ph.Lemoine/Coll.MDT 52.

Il faut aussi prendre son temps à la salle de Koufra où sur un écran géant de 14 mètres on est avec le colonel Philippe Leclerc qui signe la première victoire de la France Libre. Peu coutumier d’effusions, le Général de Gaulle signe un télégramme : « Les glorieuses troupes du Tchad et leur chef sont sur la route de la victoire. Je vous embrasse. »
Et puis, plus récemment, il convient également de découvrir un De Gaulle européen, décolonisateur, réconciliateur, développeur : l’aérospatiale, les débuts du TGV, l’indépendance énergétique, le Concorde..., c’est lui. Les festivités prévues avec un spectacle pyrotechnique, ainsi qu’un défilé de figurants en tenue d’époque, sont bien sûr, crise sanitaire oblige, annulées.
Reste l’exposition temporaire relatant le colonel de Gaulle, combattant en mai 40 et vainqueur à Montcornet (Aisne), à la tête de la 4e DCR, la plus puissante des grandes unités blindées de l'armée française (364 blindés). « Et puis à l’automne, nous organiserons un cycle de conférences pour tous les publics », précise Thomas Wauthier, directeur adjoint du mémorial et fin connaisseur du Grand Charles.
« Oui,  Charles de Gaulle fait toujours le bonheur de Colombey, différemment aujourd’hui bien sûr car s’il a fait la grande l’histoire dans le monde entier, nous la racontons ici dans ce petit village qu’il aimait sans doute mieux que personne. » Renseignements : http://www.memorial-charlesdegaulle.fr/

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© Ph.Lemoine/Coll.MDT 52.

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