Avec le déconfinement, la reprise dans le BTP se généralise. Les premières semaines de la crise sanitaire ont généré beaucoup de perplexité sur la façon d’adapter les gestes barrière à leurs métiers. Une minorité d’entreprises ont cependant repris le chemin des chantiers dès avril. Zoom sur quelques précurseurs du déconfinement.


Par Mathieu Noyer et Christiane Perruchot


• Chez Lingenheld, entre les chantiers urgents et ceux de sa filiale aménagement

Dans les travaux publics, l’entreprise Lingenheld dont le siège se situe en Moselle, avec plusieurs implantations en Alsace, compte parmi les premières à avoir repris les chantiers dans le Grand Est. Plusieurs facteurs l’expliquent. Le groupe devait honorer une commande d’urgence : celle de la SNCF pour remettre en place le talus le long de la ligne TGV à Ingenheim (Bas-Rhin), dont l’effondrement le 5 mars dernier avait provoqué le déraillement d’un train Paris-Strasbourg. « Ce chantier était parmi ceux classés prioritaires », souligne Stéphane Gartiser, directeur de Lingenheld TP.
D’autre part, l’entreprise familiale intervient sur des projets dont le donneur d’ordre a souhaité ne pas tarder à redémarrer. C’est le cas notamment des terrassements de la Zone commerciale Nord (ZCN) de Vendenheim en périphérie de Strasbourg, dont le promoteur et aménageur, le groupe immobilier Frey, a fait reprendre les travaux le 20 avril dans le but de ne pas rater le rendez-vous des fêtes de fin d’année.

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Plus généralement cependant, le groupe familial de 520 salariés (175 millions d’€ de chiffre d’affaires en 2019) avait fixé en interne les préalables à un redémarrage, avant la parution le 2 avril du guide de protection sanitaire des salariés du BTP : « Sur la base d’une de ses dernières versions préparatoires, nous avons élaboré notre propre protocole de mise en œuvre, qui a été discuté et validé en réunion de CSE (comité social et économique). Nos 270 salariés de terrain se sont alors déclarés à 75 % prêts pour revenir », relate  Franck Lingenheld, le président. Ce protocole interne a renforcé certaines règles, par exemple il a imposé une distanciation d’1,5 mètre entre salariés au lieu d’1 mètre dans le guide calé sur les mesures barrières générales.
Dès lors, Lingenheld fut en capacité de reprendre la route des chantiers le 6 avril. Il s’est limité pour commencer à six opérations, pour deux raisons : sa propre prudence aboutissant à se concentrer sur des travaux à effectifs réduits où les personnels évoluent sur des engins et se croisent peu… « et à la demande des maîtres d’ouvrage », rappelle Franck Lingenheld.
Pour contourner cette dernière, l’entreprise de travaux publics a surtout choisi des opérations où son client est… elle-même, plus exactement Delta Aménagement, autre filiale du groupe. Ce fut le cas par exemple du chantier d’assainissement d’un futur lotissement à Oberhausbergen (Bas-Rhin) qui mobilise 12 salariés. Pour respecter la distance de sécurité minimale, chaque ouvrier a été cantonné à  une zone du chantier. La solution n’est pas idéale pour la productivité, mais elle est nécessaire pour la santé-sécurité.  

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• Chez Grémy Contruction, les chantiers de maisons individuelles sans contact avec la clientèle

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Les équipes de Grémy Construction ont joué la débrouille, avec cette cloisin séparative pour les camions : « artinasale mais efficace. » © Grémy.

Dans le bâtiment, l’entreprise de maçonnerie Grémy à Collemiers (Yonne), a repris le 8 avril avec la moitié de son effectif d’une quinzaine de personnes, après trois semaines d’arrêt. Delphine Grémy, la gérante, a commencé par organiser un « brain-storming » collectif pour trouver les meilleurs moyens d’assurer la sécurité sanitaire de chacun. Les énergies ont d’abord été occupées à constituer des « kits sanitaires », une drôle de caisse à outils selon les termes de la dirigeante, constituée de masques, « les premiers achetés à prix d’or », visières, gants, lingettes désinfectantes, gel hydroalcoolique, vinaigre, eau de javel, sacs poubelles etc..
Puis ce fut la désinfection des camions à l’eau de javel et l’alcool à brûler, désormais faite deux fois par semaine et à chaque changement de chauffeur. Enfin, pour adapter le parc de véhicules, insuffisant, rapporté au nombre d’ouvriers (la règle étant une personne par véhicule), les plus bricoleurs ont rivalisé d’imagination. Faute d’avoir trouvé du plexiglas en temps voulu, ils ont fabriqué des séparations de camions avec des ossatures en bois et du film en plastique. « Artisanal mais efficace. » 


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L'entreprise a redémarré quelques marchés publics, comme celui de la micro-crèche de Chigy (Yonne), mais surtout la construction de maisons individuelles. © Grémy

A preuve, de la moitié la première semaine, les effectifs sont passés en ce premier jour de déconfinement à 99% des effectifs sont opérationnels. « Dans notre métier, on a pas l’habitude de rester assis toute la journée dans un canapé, et de surcroît, le chômage partiel calculé hors déplacement hors panier pas etc. est défavorable aux employés », explique Delphine Grémy.
De quatre chantiers de marché public pour commencer – dont la micro-crèche de Chigy –, la PME en a maintenant une dizaine à son actif, dont beaucoup de maisons individuelles en construction. Ces derniers présentent l’avantage de ne pas avoir de contact avec la clientèle.

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• Un test sérologique à chacun des employés de Soreba

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L’espace d’exposition du siège de l'entreprise a servi de salle de prise de sang. © Soreba

La PME familiale de fermetures Soreba a, quant à elle, déployé les gros moyens pour remettre ses équipes sur les chantiers. Eric Thiebaut, son président, a fait passer un test sérologique à ses 15 salariés. Un employé du laboratoire régional d’analyses médicales Biogroup s’est déplacé au siège de l’entreprise, à Ribeauvillé (Haut-Rhin), pour faire les prélèvements de sang afin de détecter d’éventuels anticorps, révélateurs d’une immunisation.
Ces tests ont permis d’identifier les collaborateurs auxquels appliquer des précautions plus particulières : des équipements de protection individuelle (EP) plus protecteurs en premier lieu le type de masques et des mesures d’hygiène sanitaire plus strictes. Cette démarche volontariste représente un investissement, 43 € par prise de sang.
Sans compter l’effet positif sur les clients particuliers, le dirigeant veut prouver l’intérêt des tests de dépistage en milieu professionnel. A son regret, le guide de préconisations de la profession n’aborde pas cette question. En tant qu’administrateur de la fédération du BTP du Haut-Rhin, il fait partie d’un groupe d’entrepreneurs qui ouvrent des voies, par l’exemple, d’une reprise des chantiers la plus efficiente possible.

 

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• Dans le Grand Est, un chômage partiel identique à l’hôtellerie-restauration
• Un effet amoindri en Bourgogne-Franche-Comté

Selon Etienne Barilley, président de la fédération départementale du BTP du Haut-Rhin, « la quasi-totalité des entreprises était prête à redémarrer début mai, de sorte que le 11 mai sera plus une date symbolique qu’un tournant. » 
La profession revient pourtant de loin avec une activité quasi-inexistante le premier mois du confinement. En plus d’âpres discussions pour mettre au point un guide de protection sanitaire des salariés du BTP adapté à la particularité de l’exercice de leurs métiers, publié le 2 avril, les entrepreneurs du BTP soulignent que le principal frein à la reprise fut de trouver des masques.
Avec huit salariés sur dix en chômage technique au 16 avril, le secteur du BTP dans le Grand Est été deux fois plus « utilisateur » des dispositifs de l’Etat que l’ensemble de l’économie de la région Grand Est. Et avec 86.000 personnes (78,2% des effectifs) et 78% des entreprises fermées, la proportion de personnes au chômage partiel était à un niveau à comparer avec l’hôtellerie-restauration.
En Bourgogne-Franche-Comté, l’effet a été un peu moindre. Au 20 avril, la CERC (cellule économique régionale de la construction) Bourgogne-Franche-Comté, observatoire de la filière, estimait à 42.000 le nombre d’employés du BTP en chômage partiel. Fin mars, les deux tiers des entreprises du bâtiment et dans la même proportion, dans les travaux publics, étaient fermées. Mais beaucoup avaient l’intention de reprendre fin avril.
En conséquence, les professionnels ne se font pas d’illusion sur le bilan 2020 qu’ils jugent impossible à rattraper d’ici la fin de l’année. Pourtant Vincent Martin, président de la FRTP de Bourgogne-Franche-Comté, ne veut pas virer au pessimisme. Il estime qu’il y aura des possibilités de rattrapage cet été si les marchés publics se débloquent, comme les principaux donneurs d’ordre semblent vouloir le faire.

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