L’état des nappes souterraines dans lesquelles Nestlé Waters puise ses eaux minérales Vittel, Contrex et Hépar, dans les Vosges, devrait à terme être surveillé par un observatoire indépendant. Le réchauffement climatique augmente la pression sur les gisements les moins profonds, comme en témoigne l’arrêt de deux forages Hépar.


Alors que les périodes de sécheresse se multiplient dans l’Hexagone sous l’effet du réchauffement climatique, l’observatoire de la ressource en eau promis de longue date sur le territoire de Vittel, dans les Vosges, tarde à sortir de terre.

Cet établissement indépendant à vocation scientifique aura pour mission de surveiller l’état des trois nappes souterraines qui alimentent la multinationale Nestlé Waters pour l'exploitation de ses eaux Vittel, Hépar et Contrex, mais aussi, dans le voisinage, la Fromagerie de l'ermitage à Bulgnéville, l'abattoir Elivia à Mirecourt, les thermes de Vittel et de Contrexéville ainsi que le syndicat des eaux de Bulgnéville et de la vallée du Vair.

Le plus fragile de ces trois gisements, la nappe C des « grès du trias inférieur » (GTI), fait l’objet d’une surveillance renforcée depuis plusieurs années. Etant la plus profonde, elle se régénère moins bien que les deux autres (A et B), situées dans des calcaires « Muschelkalk » plus proches de la surface. Menacée d’épuisement suite à plusieurs décennies de surexploitation, elle devrait retrouver un équilibre en 2027.

 

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A cette date, les prélèvements annuels ne devraient pas y dépasser 1,9 million de m³, un volume à partager pour un tiers entre les industriels et pour les deux autres tiers entre les utilisations domestiques et assimilées. C’est seulement à partir de ce seuil que cette réserve située à 150 mètres de profondeur pourra se regénérer naturellement. « Jusqu’à 3 millions de m³ par an y étaient puisés dans les années 1970, uniquement pour des usages industriels », rappelle Marc Hoeltzel, le directeur de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse. Nestlé Waters y a abaissé ses prélèvements à 200.000 m³ cette année, alors qu’ils se situaient encore à 1 million m³ en 2021, involontairement aidé en cela par le boycott de sa marque Vittel en Allemagne.

Un dernier effort reste à accomplir ; diminuer d’encore 400.000 m³ par an les prélèvements spécifiques à la nappe C. Cet objectif devrait être atteint en actionnant deux leviers. Tout d’abord, la suppression des fuites dans le réseau de transport d’eau potable, qui sont estimées à 20% des volumes consommés. Ensuite, l’arrêt, courant 2024, de deux forages dédiés à l’alimentation en eau des habitants de la commune de Vittel (300.000 m³ par an). Il sera compensé par la cession à la municipalité de deux forages de Nestlé Waters dans la nappe B.

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Les thermes de Vittel achètent un peu plus de 150.000 m³ d'eau par an à Nestlé Waters. © Philippe Bohlinger


Le groupe suisse invoque « une gestion responsable de la ressource », par la voix de Luc Desbrun, le nouveau directeur général de sa filiale Nestlé Waters Supply Est. « Depuis 2010, Nestlé Waters a baissé de façon continue ses prélèvements sur l’ensemble des nappes présentes sur le territoire de Vittel, dans une proportion qui atteint 20% », argumente-t-il.

Dans le même intervalle, les effectifs du site d’embouteillage ont fondu de moitié. En 2024, à l’issue d’un nouveau plan de départs volontaires de 171 personnes, le groupe ne devrait plus employer localement que 550 salariés.

 

Bataille de la communication

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Les nappes alimentent Nestlé Waters, la Fromagerie de l'ermitage voisine à Bulgnéville, un abattoir, les thermes de Vittel et Contrexéville et un syndical des eaux. © Philippe Bohlinger


Luc Desbrun met cependant en exergue « plus de 63 millions d’€ investis dans l’usine vosgienne au cours des trois dernières années afin de soutenir les efforts conjugués d’innovation, d’engagement responsable et de valorisation de nos marques. » Il cite la modernisation des lignes de production désormais plus économes en eau, un système innovant de recyclage des eaux de fonctionnement de l’usine, permettant de réduire les prélèvements de 80.000 m³ par an, le suivi en temps réel des débits et niveaux des forages au moyen d’un nouveau logiciel.

Le compte n’y est pas, pour le collectif Eau 88, qui fédère trois associations de protection de l’environnement et pour l’UFC Que Choisir. Leurs membres craignent que le problème soit déplacé de la nappe C vers les deux autres plus superficielles, dans lesquelles Nestlé Waters puise respectivement 800.000 m³ et 1,4 million m³ par an. Le groupe a d’ailleurs annoncé, en mai dernier, suspendre sine die deux de ses six forages dédiés à sa marque Hépar dans la nappe A. « Nous contrôlons en permanence la situation de tous nos forages. Dans le cadre de ce travail, nous avons identifié ces deux forages comme particulièrement sensibles, du fait de leur faible profondeur, aux aléas climatiques », explique Luc Desbrun.

 

 

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Pour le collectif Eau 88 « c’est donc Nestlé Waters qui remporte la bataille de la communication en affichant sa grande responsabilité dans la régulation des prélèvements d’eau, alors que le préfet des Vosges a renouvelé le 22 octobre 2022 la totalité de ses autorisations de prélèvements pour dix ans et sans clause express de revoyure ». De plus, l’arrêt des ventes outre-Rhin avancé par Nestlé pour justifier la diminution des effectifs à venir, est perçu comme un prétexte de l’embouteilleur pour réduire sa voilure sur place et fragiliser ainsi le site de Vittel. « Le plan de départs nous a été signifié en mai 2023, alors que l’annonce du retrait de Vittel du marché allemand remonte à début 2022 », rappelle le délégué syndical CFDT Yannick Duffner.

Le fait que l’association et la multinationale se renvoient les arguments souligne un peu plus la nécessité d’un observatoire hydrogéologique indépendant. Le « caractère prioritaire de sa mise en place » a été souligné en mai dernier dans les conclusions de l’enquête publique sur le schéma de gestion de l’eau de la nappe C.  

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