POLITIQUE. François Rebsamen, sénateur-maire PS de Dijon et président de la communauté du Grand Dijon, vit sur un petit nuage.

Au lancement réussi de la première de deux lignes de tramway, qui conforte encore plus son aura locale, le président du groupe socialiste au Sénat ajoute une stature nationale avec une voix parfois discordante mais très écoutée.

Comme sur le cumul des mandats où il prend le contrepied d'une promesse présidentielle.

Le maire de la capitale de la Bourgogne (61 ans), élu en 2001, et parlementaire depuis septembre 2008, a accepté pour Traces Ecrites News d'expliquer sa conception du pouvoir en politique.

Là encore, il joue les franc-tireurs et plaide pour un changement profond de nos institutions afin qu’elles «retrouvent le fonctionnement d’un régime parlementaire».

Minoritaire, même dans son propre parti, il estime que la Vième République génère de la violence en ce qu’elle ne permet jamais le compromis.

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N’avez-vous pas l’impression que la lutte pour le pouvoir politique, un temps révélée comme une lutte des classes, est devenue une lutte des élites ?

Le pouvoir en politique n’est pas une fin en soi. Celui qui souhaite le conquérir par l’élection, puis l’exercer, doit avoir de fortes motivations sous peine d’échecs cuisants. Seul compte à mes yeux l’engagement pour une cause. Si je suis de gauche, c’est avant tout pour combattre les injustices. Maintenant, il faut distinguer l’élu de son entourage. Au niveau national, je vous l’accorde, une élite technocratique entoure le pouvoir. Elle est principalement issue du même moule : Sciences Po, l’ENA et quelques grandes écoles. A ceux qui sont légitimés par le suffrage universel de ne pas se laisser priver du pouvoir qui n’offre, je le répète, qu’un seul droit : celui d’agir pour l’intérêt général.

La France vit-elle en «monarchie républicaine», avec pour illustrations topiques sa manière de singer le décorum de l’ancien régime ?

L’abolition des privilèges en France, liés à la naissance, et l’installation d’une république n’ont pas été simples et sans soubresauts. Il aura fallu un siècle pour que le peuple décide vraiment. Mis à part l’exception des démocraties scandinaves, tous les pouvoirs dans le monde possèdent un protocole et, je dirais même, en ont besoin. Car le protocole garantit l’égalité républicaine en établissant pour tous une hiérarchie et des normes qui ne souffrent aucune dérogation. Les atours du pouvoir intègrent par ailleurs une dimension symbolique indispensable pour installer un pouvoir. Regardez un défilé du 14 juillet.

Pourquoi en démocratie, le pouvoir d’injonction et sa résultante : la coercition, prime t-il presque toujours sur le pouvoir de suggestion, c’est-à-dire la capacité de convaincre ?

Ma réponse mérite un préalable. Dans le débat démocratique, la recherche du compromis doit être la règle. Pour y parvenir il faut se rencontrer, échanger, se confronter, voire au besoin se disputer. Mais une fois la décision prise, elle doit s’imposer à tous, par la loi, le décret ou la circulaire. Si l’on y déroge, la sanction prévue est alors juste. Je vous l’illustre a contrario. L’inscription en France sur les listes électorales est une obligation, mais la loi ne sanctionne jamais. Bilan des courses : la démocratie est pénalisée, car le vote est le premier des actes citoyens.

L’exercice du pouvoir, notamment celui de maire de Dijon, depuis 2001, vous a-t-il changé physiquement, intellectuellement et moralement ?

En ce qui concerne mon physique (rires), aux autres de le dire. Pour le reste, oui, l’exercice du pouvoir enrichit. Il est une récompense immense, une gratification intellectuelle et morale inappréciable. Voyez ces élus battus, ils se sentent désavoués, incompris. Certains sombrent dans la dépression. Car si la charge est lourde, elle transcende, invite à une stature et provoque parfois de la distance, mais cela est nécessaire pour ne pas désacraliser la fonction. N’en demeure pas moins que maire depuis onze ans, je préserve une vie privée. Je fais mes achats en ville, je vais au restaurant et sors en famille ou avec des amis. Au final, je mène à ces rares moments-là une existence normale. Un élu qui s’enferme dans une tour d’ivoire se coupe de la réalité.

Un long exercice du pouvoir conduit presque toujours à la caricature. Que pensez-vous de la vôtre ?

Un humoriste m’a un jour croqué le portrait en indiquant : «Sympa…, a priori» (petit tableau qui trône derrière le bureau de François Rebsamen). Il y a beaucoup de vrai, même si c’est plus complexe que cela chez moi.

L’organisation et le fonctionnement de nos institutions locales comme nationales, contrairement à d’autres démocraties dans le monde, notamment anglo-saxonnes, n’offrent à l’opposition qu’un statut de figurant. Faut-il rééquilibrer les rôles ?

Le mal est profond. Par son mode de scrutin majoritaire, sa présidentialisation à outrance et le bipartisme qui en découle, la Vième République génère de la violence dans la société. Elle s’apparente à la loi du plus fort. Avec 51% des voix on a tout le pouvoir, avec 49% on est complètement écarté ! Les institutions qui me semblent les plus adaptées sont celles de l’Allemagne où l’on compose en permanence pour diriger le pays. Chez nous, c’est l’inverse. Voilà pourquoi, je plaide pour le retour au régime parlementaire qui invite à former des coalitions de gouvernement et que je suis réservé sur l’élection du président de la République au suffrage universel. Sans une opposition forte qui peut influer sur les choix démocratiques, il n’y pas plus de contrôle efficace. Il ne s’agit bien évidemment pas de revenir à un pur régime des partis, comme sous la IVième République qui pourtant fit de grandes choses. Vous noterez toutefois que je suis minoritaire, même dans mon propre parti car l’élection au suffrage universel du Président de la République est validée par 90% des Français.

Quelles autres réformes majeures de nos institutions vous semblent t-elles importantes à conduire aujourd’hui ?

Le Sénat, où je siège et préside le groupe socialiste, devrait être la grande chambre des collectivités locales : des présidents d’exécutifs locaux et des maires, membres de droit. (Écouter aussi ses propos sur RMC à propos du cumul des mandats et accessoirement le montant de ses propres indemnités : Rebsamen pour que les sénateurs puissent cumuler les mandats)

Le pouvoir politique n’est-il pas actuellement supplanté, voire occulté, par une nouvelle forme de pouvoir : la finance mondiale ?

La financiarisation du monde et la dictature des marchés sont devenues intolérables. L’Union Européenne en prend conscience et tente de réguler d’inadmissibles excès en voulant taxer les transactions financières. C’est la seule solution, car ce petit monde ne comprend les choses qui si l’on s’attaque à leur porte-monnaie. C’est comme dans le foot. Tant qu’on n’empêchera pas les agents des joueurs de spéculer en permanence sur leur poulain par des reventes successives pour engranger le maximum de commissions, le sport restera au second plan au profit du business.

Le discours en politique est rarement celui de monsieur tout le monde. Comment expliquez-vous ce langage un rien ampoulé qui confine parfois au verbiage et cette manière de ne jamais répondre clairement à des interrogations simples ?

Avec vous les journalistes, nous n’avons plus le temps nécessaire pour répondre en développant des arguments. Il faut toujours faire court et choc, au détriment de l’analyse, et la langue française ne s’y prête guère. Tout comme l’allemand d’ailleurs. Les hommes politiques anglo-saxons ont plus de chance. L’anglais est une langue plus directe. N’en demeure pas moins, comme le disait Nicolas Boileau que : «ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement».

Que vous inspire cette citation d’Albert Einstein : «l’effort d’unir sagesse et pouvoir aboutit rarement et seulement très brièvement».

J’espère qu’il se trompe car je pense tout le contraire. Et, je martèle que pour marier les deux, il faut faire émerger des contre-pouvoirs forts et légitimes.

Et cette autre d’Harold Pinter (auteur dramatique britannique 1930-2008) : «la majorité des hommes politiques, à en croire les éléments dont nous disposons, ne s’intéressent pas à la vérité mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir, il est essentiel que les gens demeurent dans l’ignorance, qu’ils vivent dans l’ignorance de la vérité, jusqu’à la vérité de leur propre vie. Ce qui nous entoure est donc un vaste tissu de mensonges, dont nous nous nourrissons».

Cet homme-là devait être un dépressif profond. Même si la politique confine parfois au théâtre, à un jeu de rôles, je vous renvoie au discours à la jeunesse de Jean Jaurès : «Seule la clarté est révolutionnaire (…) chercher la vérité, la chercher sans cesse et la dire (…) dénoncer la loi du mensonge triomphant qui passe».

Que pensez-vous de cette réflexion de Georges Pompidou (1911-1974) : «pour avoir une chance d’être élu à la présidence de la République, il faut réunir trois conditions idéales. La première : avoir atteint une dimension nationale incontestable. La deuxième : être au pouvoir ou l’avoir exercé longtemps. La troisième : avoir l’appui d’un bon appareil de parti».

Ces conditions sont nécessaires, mais pas suffisantes. Il faut en plus bénéficier de ce que les Grecs appelaient le Kairos, c’est-à-dire ce moment particulier où se produit cette rencontre inattendue et opportune entre un homme et un peuple.

Quelles principales qualités doit posséder un homme de pouvoir ?

J’en vois deux : de la constance dans les idées et de la ténacité dans l’action.

Crédit photo: ville de Dijon

1 commentaire(s) pour cet article
  1. Paul-Even du Foudit :

    Un homme trop sûr de lui, qui ne dialogue que superficiellement et déteste la contradiction.... Mais quel parcours !

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