Le premier des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin) sera débranché dans la nuit du vendredi 21 février, au samedi 22. Le second sera arrêté le 30 juin. Le décret entérinant l'arrêt de la plus ancienne centrale nucléaire de France est paru hier 19 février. Les effectifs d’EDF et des sous-traitants vont fondre progressivement jusqu’au début du démantèlement en 2025 qui durera 15 ans. Manne économique et financière, la centrale laisse les élus locaux dans une situation qu’ils dénoncent dans une lettre au Président de la République.

Mise à jour 24 février 2020. Tandis que les associations antinucléaires françaises et allemandes affichaient leur satisfaction de voir engagée la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim, une centaine de personnes était rassemblée à l'appel des organisations syndicales samedi 22 février 2020, devant la centrale dont le premier réacteur venait d’être arrêté, pour dire leur inquiétude quant à l’emploi et les conditions de reconversion de leur territoire.
Dans un communiqué, Jacqueline Gourault, ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales, et Sébastien Lecornu, ministre chargé des Collectivités territoriales ont affirmé que l’Etat allait tenir ses engagements, à savoir compenser les pertes de recettes de la Communauté de Communes Pays Rhin-Brisach  « intégralement jusqu’en 2023 inclus, puis de manière dégressive jusqu’en 2030.» Soit un total de 32 millions € au total sur 10 ans.
Une déclaration qui n’a pas apaisé les élus locaux. L’Etat n’a pas apporté de réponse concernant la suspension du Fonds National de Garantie Individuelle des Ressources (FPIC), – Lire l'encadré en fin d'article – qui consiste pour la commune de Fessenheim à reverser à l’Etat une partie de cette richesse, c’est-à-dire  2,9 millions d’€ par an… Le communiqué indique que la recherche « d’une solution consensuelle » va être confiée aux parlementaires. 

 
Après plus de 40 ans de vie commune, Fessenheim (Haut-Rhin) va commencer à tourner la page de la centrale nucléaire dans la nuit de ce vendredi 21 février, au samedi 22. Le premier des deux réacteurs sera débranché – le second suivra fin juin. La manœuvre s’effectuera sans tambour ni trompette, presque comme le dernier occupant de la salle qui appuie sur l’interrupteur et referme la porte derrière lui. Non voulue par la plus grande partie de la commune et de son territoire environnant, la fermeture se vit dans une atmosphère étrange de réduction progressive très planifiée des effectifs, et d’attente teintée d’énervement, allant croissant quant aux voies et moyens de reconvertir le bassin.
Sur le plan social, EDF a établi une courbe précise de diminution des effectifs. Le processus a démarré en 2018 avec la mise en place d’une cellule RH dédiée et d’un « dispositif individualisé » qui recueille les vœux des salariés et les compare aux possibilités de mobilité, selon un schéma somme toute sorte assez comparable à un industriel qui fermerait une usine, sur une échéance longue en l’occurrence.

 

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Ceux qui sont prêts à se déplacer sur un autre site nucléaire ne rencontrent aucun problème : « Leur compétence est reconnue, et demandée », relève Anne Laszlo, déléguée CFE Energie. Selon la représentante du personnel, la situation est « plus compliquée » pour ceux qui veulent rester à EDF dans la région Alsace. Les postes disponibles manquent au regard de la demande, notamment dans la branche hydraulique, très implantée dans ce territoire au bord du Rhin, mais qui se trouve avoir beaucoup embauché il y a quelques années.
« La chance, c’est qu’il ne faut pas faire partir tout le monde en même temps. Mais cet étalement génère aussi des difficultés pour faire concorder le temps de l’entreprise et celui des parcours personnels », ajoute Anne Laszlo. De 737 en 2018, les emplois directs sont passés à 645 début 2020, et ils vont continuer à fondre, année par année. Ils passeront en 2023 par le seuil de 300, niveau minimum pour faire tourner un site nucléaire tant qu’il y reste du combustible. Celui-ci sera alors complètement retiré, pour laisser place au démantèlement prévu sur quinze ans à partir de 2025. Cette phase emploiera 60 agents de la centrale, déjà choisis parmi les 150 qui s’étaient portés candidats.

 

L’aide à la reconversion du territoire en attente

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La salle de commande de la centrale nucléaire de Fessenheim. © Centrale de Fessenheim/EDF

Inédit, ce démantèlement recèle encore bien des mystères qu’EDF semble loin d’avoir levés. C’est sans grande surprise que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) lui a demandé il y a quelques jours de revoir sa copie pour présenter un plan plus précis, moins « générique », comme elle a qualifié l’actuelle mouture.
Fessenheim fait également travailler des sous-traitants à titre permanent. Pour eux aussi, une diminution progressive est planifiée. De 330 en 2017, les effectifs sont passés à 280 l’an dernier, ils tomberont à 150 à la fin de cette année, puis à 100 en 2023. Le démantèlement devrait maintenir quelques dizaines d’emplois, sur des profils sans doute très spécialisés.
Une cellule d’accompagnement associant l’Etat, la région Grand Est, EDF et Pôle emploi, suit la reconversion de ces personnes. 166 sont ainsi passées par elle à début 2020. Reste les autres sous-traitants, prestataires classiques, plus ou moins dépendants de contrats avec la centrale, et l’activité locale : commerces, PME, artisanat… Quelque 1.000 emplois supplémentaires sont en jeu, ou sont du moins fragilisés.


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Manne économique et financière, la centrale laisse un vide qui cherche les moyens de se combler. Sur le papier, tout est en ordre. Depuis février 2019, le « Projet d’avenir du territoire de Fessenheim » est censé dérouler son scénario. Il associe l’Etat, les collectivités locales, la CCI Alsace Eurométropole et des collectivités et CCI allemandes, dans le but de déployer quatre axes : création d’emplois (objectif de compenser ceux perdus), mobilité, territoire pionnier du bas carbone, industrie du futur.
Un an après, cependant, les signes tangibles sont rares, ils se résument pour l’essentiel à un appel d’offres pour développer l’énergie photovoltaïque. « Les 60 mégawatts concernés ne sont absolument pas en mesure de compenser l’arrêt d’une centrale de 1 800 MW » compare le député du Haut-Rhin (LR) Raphaël Schellenberger qui vient de prendre la tête d’une mission parlementaire sur le suivi de la fermeture.
Le député pointe aussi « le probable abandon » d’un projet de  technocentre imaginé comme un centre d’expertise européen du démantèlement nucléaire. « À la fermeture de la centrale s’ajoute l’abandon du territoire par le gouvernement, telle une double peine », conclut-il.



Plus de recettes fiscales, mais toujours un prélèvement de 2,9 millions d’€ par an

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La salle des machines de la centrale nucléaire. © Centrale de Fessenheim/EDF

Le territoire, organisé autour de la communauté de communes Pays Rhin-Brisach, mise beaucoup sur les 200 ha de foncier transformables en zone d’activités dans l’emprise du port de Colmar-Neuf-Brisach. « Nulle part ailleurs le long du Rhin entre Rotterdam et Bâle, il n’y a une surface libre pareille », relève Gérard Hug, président de l’intercommunalité. Mais là aussi, la gestation n’est pas simple. Louable en soi, la constitution d’une société d’économie mixte transfrontalière franco-allemande pour porter cette zone « EcoRhena », et plus généralement les projets économiques environnnants y compris sur la rive allemande, s’est heurtée à des complexités techniques.  
De plus, cette création est suspendue à un motif politique : la communauté de communes a décidé le 10 février dernier de surseoir à sa participation, ce qu’elle voit comme le dernier moyen de pression pour débloquer un dossier qui aurait dû l’être depuis des mois, à savoir celui du FNGIR. C’est le sigle qui fâche sur place. Il signifie Fonds National de Garantie Individuelle des Ressources et repose sur le principe qu’un territoire reverse une partie de la richesse exceptionnelle que lui procure un établissement, en l’occurrence donc la centrale nucléaire.
La logique voudrait que ce reversement s’éteigne en même que temps que les réacteurs, mais l’Etat et la logique peuvent faire deux. Au stade actuel des discussions, il continuera de prélever 2,9 millions d’€ par an… « de recettes que nous n’aurons plus », rappelle Gérard Hug qui avec ses collègues de Fessenheim - Pays Rhin Brisach a lancé un « cri d’alarme » dans une lettre au Président de la République le 18 février dernier.
La suppression intégrale des effets du FNGIR n’est pas réglée. « L’Etat n’a vraiment pas la même notion du temps que nous. Chez nous, il presse, sinon on court à la catastrophe », appuie Gérard Hug. Du point de vue des méandres administratifs, c’est sûr, le territoire de Fessenheim rentre dans le droit commun…

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Les effectifs d’EDF, de 645 début 2020, vont continuer à fondre, année par année pour passer en 2023 par le seuil de 300, niveau minimum pour faire tourner un site nucléaire tant qu’il y reste du combustible. © Centrale de Fessenheim/EDF

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