SPIRITUEUX. Les producteurs francs-comtois d’absinthe n’entendent pas se faire confisquer l’utilisation des dénominations : Absinthe, Fée Verte et La Bleue par une poignée de distillateurs suisses du Val-de-Travers.

Ces derniers demandent la reconnaissance, auprès de leurs instantes fédérales, d’une identification géographique protégée (IGP).

Si elle est acceptée puis reconnue par l’Union Européenne, elle interdirait aux producteurs comtois, en raison d’accords de réciprocité avec la Suisse, d’utiliser ces trois dénominations.

Et ce, alors que la loi de 1915 interdisant la fabrication et la vente d’absinthe sur tout le territoire national a enfin été abrogée le 17 mai 2011.

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Rien n’est jamais simple et souvent très passionnel avec les boissons du terroir à forte notoriété.

Après le cassis de Dijon (relire notre article : Le cassis de Dijon fête ses 170 ans), l’absinthe «Made in Franche-Comté» se voit menacée par de perfides Helvètes situés dans la région frontalière du Val-de-Travers.

Sans mauvais jeu de mots, les producteurs locaux de Pontarlier (Doubs) et de Fougerolles (Haute-Saône) déglutissent mal leur breuvage anisé.

En cause, cette demande de quelques distillateurs suisses - trois ou quatre - d’obtenir une identification géographique protégée (IGP) pour les dénominations Absinthe, Fée Verte et La Bleue.

En cas d’acceptation par l’Office fédéral de l’agriculture suisse (Ofag), il y aurait de grandes chances qu’ils les accaparent à leur seul profit.

Pourquoi ? Tout simplement parce que l’Union Européenne (UE) devra obligatoirement appliquer les accords internationaux de réciprocité qui la lie à la Suisse en matière d’IGP.

Pour faire simple, il ne sera alors plus possible à un opérateur français, européen ou même suisse, localisé en dehors du Val-de-Travers, de commercialiser de l’absinthe dans les pays membres de l’UE.

Pour combattre ce risque, une quarantaine d’oppositions ont été formulées. L’Ofag les a toutes rejetées. Aussi, le ton monte d’un cran et le conflit s’envenime.

C’est maintenant au tour de la Fédération française des spiritueux et de la Confédération européenne des producteurs de spiritueux de livrer bataille.

Les deux organismes viennent de déposer un recours contre la décision de l’Ofag auprès du tribunal administratif fédéral.

La route de la discorde

«Il serait impensable de privatiser la dénomination absinthe, alors que cette boisson doit sa renommée au savoir-faire de très nombreux producteurs, disséminés à travers le monde entier, mais surtout en France (*) et en Europe», souligne Fédération française des spiritueux.

«Nous n’aurions rien à dire si les Suisses souhaitaient une identification géographique protégée limitée au seul Val-de-Travers, d’ailleurs, mes confrères de Pontarlier veulent obtenir leur IGP Absinthe de Pontarlier», ajoute Hugues de Miscault à la tête de la distillerie Paul Devoille, implantée à Fougerolles (Haute-Saône).

Pour enfoncer le clou, un bref rappel historique s’impose. La Suisse interdit de produire et de vendre de l’absinthe en 1905, puis l’autorise en 2005.

En France, l’interdiction date de 1915. Une autorisation partielle est délivrée en 1988, par décret de Michel Rocard, pour produire de nouveau de l’absinthe mais, sous la dénomination «spiritueux aux plantes d’absinthe».

Les producteurs doivent patienter jusqu’au 17 mai 2011, pour retrouver enfin le terme absinthe avec l’abrogation de la loi de 1915. «On ne va tout de même perdre maintenant le fruit de tant d’efforts», assure, déterminé, Hugues de Miscault.

Le patron de Paul Devoille (3,35 millions d’€ de chiffre d’affaires, 14 salariés), véritable personnage, doublé d’un redoutable professionnel (relire notre article : Au bon vieux temps de l'absinthe), mène parallèlement un autre combat : celui de faire intégrer Fougerolles à la Route de l’Absinthe, associant les distilleries de Pontarlier et du Val-de-Travers.

Il existe en effet trois distilleries dans cette commune haute-saônoise : Paul Devoille, Lemercier et Coulin.

«Je suis fou de rage que des fonds publics de l’Europe et du conseil régional de Franche-Comté subventionnent un itinéraire touristique où les protagonistes d’une des destinations, à savoir les Suisses, veulent nous faire disparaître, alors que la région refuse de nous y intégrer», explique Hugues de Miscault.

Le dirigeant pense à juste raison que l’on marche sur la tête. Il rappelle à toutes fins utiles, que la région comtoise, chef de file de l’action économique, ferait mieux de s’occuper des entreprises de son territoire qui, au passage, «y acquittent leurs impôts locaux».

Interrogé officiellement le conseil régional de Franche-Comté précise avoir alloué 9000 € à la Route de l’Absinthe, au titre du soutien aux projets touristiques de niveau régional. Il précise que la Suisse a accordé 181 500 € et l’Europe (fonds Feder) 88 950 €.

Il n’a pas en projet d’intégrer Fougerolles à l’itinéraire car, indique t-il : «le sujet concerne le développement touristique du Haut-Doubs, dans une zone transfrontalière (Pontarlier-Val de Travers), qui possède une histoire commune autour de l’absinthe».

(*) Une quinzaine de producteurs nationaux fabriquent environ 700 000 litres par an.

Crédit photo: Paul Devoille

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