Après plus d’un an de fonctionnement, l’abattoir mobile créé par Emilie Jeannin a été placé en redressement judiciaire le 29 novembre dernier. Cette activité novatrice rencontre donc des difficultés, mais conserve ses facteurs de réussite et essaime en France.
L’audacieux pari d’Émilie Jeannin ne fait pas l’économie du passage devant la justice commerciale. L’abattoir mobile créé il y a un an par la jeune agricultrice à Beurizot en Côte-d’Or a été placé en redressement judiciaire à la fin du mois dernier. La prochaine audience est fixée au 31 janvier prochain.
Puisée dans un voyage en Suède, l’idée repose sur l'objectif d'une bien-traitance maximale des bêtes. Émilie Jeannin les couvre par exemple d’huiles essentielles pour les soigner. Au moment où vient leur abattage, c'est elle qui se déplace de ferme en ferme, au moyen de l'un des semi-remorques dont elle s'est occupée : un facteur, selon elle, de production d’une viande de bonne qualité, car les muscles des animaux ne sont pas comprimés comme lorsqu'ils sont transportés d'un endroit à un autre.
Autour de la marque « Le bœuf éthique », la société du même nom met en fait une organisation globale en place. Elle achète le bœuf directement au producteur, lequel doit respecter un cahier des charges précis sur l’alimentation de l’animal. Ce dernier est ensuite abattu dans le dispositif mobile, en lien avec les services vétérinaires. La viande est découpée, puis elle subit une maturation avant d’être vendue.
Un contexte compliqué

Le concept d’Émilie se déploie toutefois dans un contexte économique difficile pour une telle activité : le marché de la viande fléchit, en particulier celle de bœuf, d’où l’intérêt de se démarquer par une qualité de produit et une démarche originale. « En volume, les achats des ménages en viande bovine durant l’année ont reculé de 4,5 % au total » rapporte l’étude 2021 de FranceAgriMer, l’établissement national des produits de l’agriculture.
De plus, la guerre en Ukraine est venue mettre à l’épreuve le projet en engendrant une augmentation du coût des céréales nécessaires à l’alimentation des bovins. Ainsi, selon l’lPAMPA (Indice des prix d'achat des moyens de production agricole), les éleveurs ont vu leurs coûts de production augmenter de 26,7 % sur douze mois en juin 2022. Sans compter ensuite les problématiques de sécheresse et la montée du prix du gasoil.
Le coût de l’élevage du bœuf s’est par conséquent envolé et celui de la viande dans les rayons aussi. Le marché note déjà une augmentation de 19,3 % par an des prix des steaks, selon un sondage récent de l’institut IRI, sachant que les coûts des producteurs ne sont pas encore tous répercutés dans l’assiette.
Dès les premiers jours du conflit ukrainien, Émilie, désespérée, a alerté sur le besoin d’encaisser rapidement les subventions et d’obtenir des demandes d’étalement de paiement auprès de sa banque. Sans succès dans les deux cas.
De la difficulté d’être une structure expérimentale

Structure unique en France, Le bœuf éthique avait pris le temps, depuis 2016, de réaliser une étude de faisabilité et de rencontrer les différents partenaires du projet. L’activité a démarré concrètement en août 2021. Déjà quelques grains de sable se sont mis dans ses rouages : le camion de l’abattoir livré en retard avec un kit non fonctionnel ayant engendré des surcoûts, un recrutement inadapté de direction au démarrage de l’activité, un prestataire de découpe qui a arrêté ses fonctions...
Et puis, il y a eu aussi ce qu’Emilie Jeannin considère comme « la crainte des services vétérinaires ». Ils ont annoncé in fine des dates de consommation réduites, par rapport au projet initial, entre l’abattage de l’animal, la maturation de la viande et sa vente. « Il faut se rendre compte que nous avons été l’abattoir le plus surveillé de France » affirme-t-elle.
Sur le plan administratif et financier, l'agriculture regrette aussi que le calendrier des subventions n’ait pas été adapté au caractère inédit de son projet : paiement en deux fois de la subvention de France Relance de 534.000 € ; nécessité pour pouvoir toucher ces aides, de l’agrément sanitaire, obtenu finalement en août 2021. Selon elle, « il faudrait mieux accompagner les structures expérimentales d’un point de vue administratif afin qu’elles puissent mener à bien leur projet .»
Appel aux investisseurs
Du salon de l’agriculture aux nombreuses publications dans la presse nationale, l’abattoir mobile a connu une communication extrêmement dense dans ses premiers temps de fonctionnement. Il a été source d'inspiration : aujourd’hui, on compte une vingtaine de projets d’abattoirs mobiles en France, situés à différents stades d’avancement, Émilie Jeannin suit certains d’entre eux et a pu leur apporter son début d'expérience.
La qualité de la production demeure la principale source de motivation de la jeune femme. Elle a pu démontrer, qu’il était possible de tuer et de découper des animaux en dehors des murs d’un abattoir en respectant scrupuleusement les conditions sanitaires, « même les services vétérinaires très sceptiques au départ ont vu le sérieux de la procédure ». Le résultat est manifeste, notamment à travers le taux de saisie de la viande inhabituellement bas : seulement 2 sur 450 carcasses.
Ce qui retient également l’attention positive d’Émilie, c’est « la réussite de la démarche éthique vis-à-vis de l’animal. Je suis fière d’avoir pu démontrer que l’on pouvait à la fois être dans la bientraitance animale et dans le rendu d’une viande magnifique » pointe l’agricultrice, diplômée en psychologie .« Si je ne l’avais pas tenté, j'aurais regretté » confie-t-elle. Tournée vers l’avenir, ellepense à la suite, selon deux scenarii : retrouver des investisseurs et monter un nouveau business plan pour restructurer l’entreprise , ou alors la céder.
Dans tous les cas, l’initiatrice du projet, aujourd’hui présidente de la société par actions simplifiée (SAS), espère une continuité. « Je dois m’assurer que ce que l’on a entrepris puisse perdurer, quelle qu'en soit la forme ».
La SAS « Le bœuf éthique » compte comme marques d'identité :
- 10 salariés (5 sont dévolus à l’abattage et 5 à la commercialisation/vente)
- 450 bêtes abattues à la ferme en réduisant leur stress (soit 130 tonnes de carcasse)
- un chiffre d’affaires d'1,5 million d'€ réalisé de septembre 2021 au 31 octobre 2022.
- 75 % des ventes orientées vers des professionnels, 25 % vers des particuliers (via le site internet, la vente physique et les marchés).




























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