La situation économique est plutôt morose dans le vignoble alsacien. La faute à un effondrement des cours du vin en vrac, à un marché du vin atone en France et en Europe et à une situation mondiale instable renforcée que la propagation du coronavirus ne devrait pas arranger. Face à ces circonstances inédites, la profession doit se réinventer et prendre des décisions fortes.
Le vignoble alsacien est en proie à de vives tensions et défiances : très peu de vignerons ont osé nous parler, ou alors sous couvert d’anonymat. « Je ne veux pas que mon nom apparaisse dans l’article ni le nom de ma commune. Je n’ai pas envie qu’on me coupe des pieds de vigne », prévient ce viticulteur du Bas-Rhin. Et parmi les grandes coopératives : Bestheim, Wolfberger, Arthur Metz et la Cave du Roi Dagobert, seule cette dernière a accepté de nous recevoir.
Comment en est-on arrivé là ?
La chute des prix du vin en vrac explique en grande partie ces tensions. Depuis 2013, hormis 2016 et 2018, le vignoble alsacien a enregistré de faibles récoltes. Les stocks de vins se sont effrités et par conséquent, les metteurs en marché ont privilégié les marchés les plus rémunérateurs au détriment des autres.
Résultat : en 2018, lorsque la récolte a fait le plein, les vins d’Alsace qui n’ont plus retrouvé la place qu’ils occupaient sur ces marchés, ont dû se positionner à un niveau de prix inférieur à leurs concurrents. C’est la simple loi de l’offre et de la demande : en cas d’excédent, les prix sont tirés vers le bas.
« Les caves coopératives qui achetaient tous les ans du vin en vrac pour compléter leurs lots n’ont pas renouvelé leurs contrats en 2018 car elles avaient rentré suffisamment de raisins. Les viticulteurs concernés n’ont plus trouvé preneurs, ils ont paniqué et baissé leurs prix », indique un cadre de l’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA). Idem en 2019 : deux mois avant les vendanges, Wolfberger par exemple, a indiqué à ses fournisseurs de vin en vrac que la cave ne renouvelait pas ses contrats commerciaux. Les vignerons qui n’ont pas alors la capacité de cuverie pour stocker se retrouvent en manque de trésorerie.
Des prix en-dessous du prix de revient

La vente en vrac a toujours été un marché servant de variable d’ajustement, mais cela reste un marché non négligeable : pour certains vignerons, cela représente entre 20 et 30% de leur chiffre d’affaires. Et jusqu’en 2017, plus de 60% du vin en vrac provenait des vignerons indépendants. « Il y a cinq ans, nous avons créé une commission pour maîtriser la valorisation des vins en vrac mais cela s’est soldé par un échec : nous n’avons pas trouvé de leviers d’action », avoue Francis Backert, le président du Syndicat des vignerons indépendants d’Alsace (Synvira).
Aujourd’hui, une des premières mesures prises par ce président fraîchement élu – le 4 février dernier –,) a été de créer une cellule d’écoute et de solidarité au sein du syndicat. « Il y a une grande pudeur dans notre profession, mais les gens ont envie de nous parler de leur situation », observe-t-il.
Les cours du vin en vrac sont actuellement en-dessous des prix de revient. La crise a pris de l’ampleur, d’autant plus qu’elle s’inscrit dans une conjoncture économique morose. Sur les 10 dernières années, les ventes de vin d’Alsace ont connu une baisse de 19,7 % qui a touché toutes les familles professionnelles (coopératives, négociants et vignerons indépendants).
Des chiffres qui s’expliquent par la baisse de la consommation de vin en Europe et surtout en France. Entre 2000 et 2017, la consommation de vin en volume en France a reculé de 21,7% selon les chiffres de l’Organisation internationale du vin (OIV). À l’export, en plus d’une forte concurrence, le climat actuel est des plus instables entre les taxes douanières américaines, le Brexit et la propagation du coronavirus dans le monde entier.
Dans ce contexte, les vignerons alsaciens accusent le coup et révisent leur stratégie. « Sur la dernière récolte, le vrac représentait 40% de mon volume total. Aujourd’hui, je souhaite me désolidariser complètement de la vente de vins en vrac pour ne faire que de la vente en bouteilles », témoigne ce vigneron qui exploite un domaine de 11 hectares dans le Bas-Rhin et qui souhaite lui aussi rester anonyme.
Selon le Synvira, il y aurait actuellement 300.000 hectolitres de vin dans les caves alsaciennes sans débouchés de vente. Les exploitations doivent faire le gros dos, s’adapter ou fermer boutique. Alors qu’on dénombrait 850 metteurs en marché de vins d’Alsace en 2018, ils n’étaient plus que 750 en 2019 (chiffres du Synvira). « Les chiffres baissent chaque année. Les successions au sein des exploitations deviennent de moins en moins évidentes », déplore Francis Backert.
La question des rendements au cœur de la discorde

Pour sortir de cette mauvaise passe, les vignerons indépendants, appuyés par les négociants, militent pour une baisse des rendements : de 80 hectolitres/hectare à 70. « Sur ces 10 dernières années, la production moyenne sur l’ensemble du vignoble alsacien est de 70 hecto/ha et c’est ce qu’on vend. Donc ça ne sert à rien de produire plus », explique le président du Synvira.
Mais les caves coopératives ne partagent pas cet avis. « Réduire les rendements implique de réduire les revenus des producteurs, voire de faire disparaître des producteurs. Nous ne sommes pas partisans d’une raréfaction de l’offre, nous prônons plutôt le dynamisme marketing, l’innovation et la recherche de nouveaux marchés », déclare Christophe Botté, le directeur de la Cave du Roi Dagobert à Traenheim (Bas-Rhin), regroupée avec la cave de Turckheim au sein de l’Union Alliance Alsace.
Les deux caves coopératives produisent 100.000 hectolitres, commercialisent 11 millions de cols et 15.000 hectolitres de vins en vrac. La crise actuelle a tout de même un impact sur leurs ventes. « Ceux qui achètent du vin en vrac à très bas prix peuvent nous concurrencer sur le marché de la grande distribution », admet Christophe Botté. Mais pour ces grands metteurs en marché, pas question de réduire les rendements.

Les débats s’annoncent vifs, d’autant plus que les caves coopératives pèsent lourd dans le vignoble : elles commercialisent plus de la moitié des vins d’Alsace. Mais le président du syndicat des indépendants (Synvira) reste confiant : « Les discussions sont possibles avec Pierre-Olivier Baffrey, le président de la section viticole des coopératives de France en Alsace. Lors de la prochaine réunion du comité de pilotage Alsace 2030 [voir encadré], pour la première fois nous n’allons pas parler de rendements mais d’objectifs. Nous souhaitons définir ce que sera une bouteille de vin d’Alsace en 2030. Nous voulons lui donner plus d’identité. Cela passera par une réduction des rendements mais ce n’est pas l’objectif principal », annonce Francis Backert.
La question des rendements reste tout de même centrale et sera à l’ordre du jour de l’assemblée générale de l’Association des Viticulteurs d’Alsace qui se tiendra le 8 avril. Le compromis serait de passer de 80 à 75 hecto/ha. « Pour moi, 75 hecto/ha ce n’est pas courageux, mais cela doit représenter l’amorce de la transition », affirme le président du Synvira.
Les débats pourraient-ils déboucher sur une impasse ? « Si nous ne trouvons pas un consensus sur les rendements, c’est l’Inao qui décidera. L’Alsace pourrait perdre l’autonomie de gestion de ses rendements. Et le retour de bâton pourrait être très dur », prévient Francis Backert. À suivre…
Le comité de pilotage Alsace 2030 s’est réuni au sein du Comité interprofessionnel des vins d'Alsace (Civa) pour la première fois le 13 février dernier. Il regroupe les trois familles professionnelles : coopératives, négociants et vignerons indépendants. Le comité a identifié trois chantiers :
- mieux connaître l’état de la filière viticole en Alsace (un audit a été commandé et doit être rendu d’ici au début de l’été)
- mieux travailler ensemble (gouvernance et organisation de la filière)
- définir un projet stratégique pour les vins d’Alsace en 2030


































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