Produit du terroir. Petite révolution dans le monde des distillateurs et liquoristes francs-comtois !

Les fabricants suisses d’absinthe du Val-de-Travers, dans le canton de Neuchâtel, demandent depuis le 31 mars dernier une identification géographique protégée (IGP) pour produire et dénommer en exclusivité cette boisson mythique qui connut son heure de gloire à la fin du 19ième et au début du 20ième siècles.

Si elle leur est accordée par les instances européennes, la petite dizaine de producteurs français surtout implantés dans le Haut-Doubs et en Haute-Saône, ne pourraient plus apposer sur leurs étiquettes l’appellation Absinthe, Fée Verte ou Fée Bleue (*).

Il n’en fallait pas plus pour que le gouvernement français abroge la loi du 16 mars 1915 qui interdisait sa fabrication et sa commercialisation, tant en gros qu’au détail, aux motifs que l’absinthe «rendait fou, accentuait la criminalité, provoquait l’épilepsie comme la tuberculose, en tuant chaque année des milliers de personnes».

Pour aller au-delà, les fabricants nationaux, via la Fédération Française des spiritueux, ont même déposé un recours contre la demande d’IGP des Suisses.

À juste raison, car la tradition existe des deux côtés de la frontière, remonte à la même époque, respecte les mêmes normes et développe le même savoir-faire.

Chez Paul Devoille, distillateur liquoriste de Fougerolles (Haute-Saône), on suit attentivement l’affaire.

Car dans cette société familiale, fondée en 1859, l’absinthe maison (de 55° à 74°), baptisée Libertine, est devenue en dix ans le produit phare.

Un musée des eaux de vie en Alsace

Moins connue que la distillerie Peureux, installée également à Fougerolles, ou encore Guy, basée à Pontarlier (Doubs), l’entreprise (3,2 millions d’€ de chiffre d’affaires, dont 20% à l’export, 15 salariés) mérite vraiment qu’on s’y attarde.

Céline et Hugues de Miscault, la sixième génération aux commandes, expliquent avec amour leur métier.

De simple producteur d’alcools pour d’autres, ils ont su progressivement promouvoir leur propre marque autour de 70 produits différents qu’ils distribuent en partie dans leur propre réseau de vente, constitué de trois boutiques dont celle du musée des eaux de vie de Lapoutroie (Haut-Rhin).

«Nous y accueillons 70 000 visiteurs par an qui peuvent découvrir les différentes phases de fabrication d’un alcool ou d’une liqueur à travers les âges, grâce à une collection de vieux matériel et, l’entrée est gratuite», explique Hugues de Miscault.

Le site possède par ailleurs une collection de 12 000 mignonnettes, dont toutes les liqueurs des années 50 avec leur produit d'origine.

À l’appui de nombreux efforts de promotion, la croissance est au rendez-vous et l’unité de production de Fougerolles manque même aujourd’hui de place.

L’acquisition dans la commune d’une ancienne vinaigrerie permettra d’ici à cinq ans de l’étendre de 2000 m2, portant à 5000 m2 la surface totale de la distillerie.

L’investissement, en cours de chiffrage, devrait dépasser le million d’€.

L’art et la manière de bien boire une absinthe

Chez Paul Devoille, l’absinthe est devenue une véritable raison d’être professionnelle. Au point de cultiver cette plante (une armoise) sur un demi-hectare et de narrer son histoire avec passion.

«Les Égyptiens, mais on ne sait toujours pas pourquoi, plaçaient des plants à côté de leurs momies. Dans la bible, l’absinthe symbolisée par la chute d’un astre étincelant dans l’océan provoque en partie l’apocalypse en rendant l’eau verte et imbuvable», commente Hugues.

Ses vertus thérapeutiques - antiseptiques notamment -, lui offre un âge d’or dès le début 19ième.

«Elle permettait à nos soldats des colonies de boire de l’eau non filtrée, sans attraper la dysenterie», relate Hugues de Miscault.

Les gradés, de retour en métropole, la popularisent ensuite dans les milieux bourgeois et artistiques puis, elle gagne les classes populaires en raison du phylloxéra qui détruit les vignes dans les années 1898-1900.

Il fallait substituer au vin un alcool de soif, peu cher, pour abreuver les classes populaires.

L’absinthe passe alors du salon au comptoir.

L’appât du gain de certains producteurs détruit sa réputation en raison de fabrications souvent frelatées.

L’académie de médecine donne aux maux provoqués par une consommation abusive le qualificatif «d’asinthisme», d’où l’interdiction légale de 1915 (**) après 20 ans de lutte des ligues antialcooliques et des lobbies viticoles.

Réhabilitée aujourd’hui, l’absinthe redevient en raison de son prix : de 30 jusqu’à 90 €, une boisson pour classes plutôt aisées, à tendance bobo.

Mais si l’on est curieux et ensuite conquis par le goût, il ne faut pas rechigner à la dépense.

La boire impose un rituel très précis à l’aide d’un couvert indispensable : la cuillère à absinthe.

Versez déjà le précieux breuvage dans un verre.

Placez ensuite la cuillère avec un sucre au-dessus du verre.

Laissez goutter de l’eau glacée jusqu’à la parfaite dissolution du sucre.

Mélangez doucement, puis buvez AVEC MODÉRATION.

Santé !

(*) Fée verte, parce qu’un halo vert se forme lors de la dilution au goutte à goutte avec l’eau, évoquant la silhouette d’une fée.

Fée bleue, parce qu’une autre variété, l’absinthe blanche ou translucide, donne une teinte bleutée au contact de l’eau.

(**) Hypocrite société qui, dans le même temps, envoyait comme chair à canon des millions d’hommes, souvent gorgés de gnole, se faire massacrer dans les tranchées.

Crédit photo: Paul Devoille

9 commentaire(s) pour cet article
  1. Didier Huguedit :

    Notre internaute Gégé nous prend, à juste titre, en défaut d'imprécision et nous l'en remercions. La loi de 1915, concernant l'interdiction de fabriquer et de commercialiser de l'absinthe n'est effectivement pas encore abrogée. Le texte, approuvé en seconde lecture au Sénat, retourne par la navette parlementaire à l'Assemblée Nationale et devrait être voté avant l'été. Là, en revanche, où nous confirmons nos informations tient à l'identification géographique protégée (IGP). Si les fabricants suisses l'obtiennent, ils bénéficieront d'une protection mondiale qui dépasse de loin les strictes frontières de l'Union Européenne. Et ceci est tellement vrai qu'en dehors de la Fédération Française des Spiritueux, 41 autres recours internationaux ont été déposés contre cette demande. Didier Hugue

  2. gégédit :

    le gouvernement français n'a pas abrogé la loi de 1915 (pas encore...). Et l'IGP ne concerne que la Suisse, car la Suisse n'est pas membre de l'Europe. Soyons précis.

  3. Audreydit :

    Bravo à toute la famille et à toute l'équipe, cela montre que l'engagement, la perséverance et la passion portent leurs fruits.

  4. de Guillebondit :

    Photos très réussies, félicitations à tous.

  5. LES CAVES DU ROYdit :

    Je vous félicite pour cet article qui exprime bien la situation actuelle.

  6. padre_hubdit :

    Bonjour, Félicitations sans modérations à toute cette très sympathique équipe !

  7. Carolinedit :

    Quel article pour la Saint Valentin ! Ca me fait plaisir de voir qu'il y a encore des entreprises familiales en France qui défendent leurs traditions. Vive l'absinthe en Suisse, dans le Haut-Doubs et surtout en Haute-Saône à Fougerolles.

  8. Absinthe bar antibesdit :

    Vive l'absinthe française !

  9. du gardindit :

    Magnifique cet article !

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