Il n’a que 13 pages, mais à sa lecture, confortée par les commentaires d’Hans Stark, spécialiste de la politique européenne de l’Allemagne invité le 6 février dernier par la Maison de la Rhénanie-Palatinat en collaboration avec le Club de la Presse Bourgogne, le traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle signé le 22 janvier 2019 par le Président de la République Emmanuel Macron et la Chancelière allemande Angela Merkel est « ambitieux », commente t-il. Les deux pays veulent parvenir à une « culture commune » en matière de défense et à « une zone économique franco-allemande dotée de règles communes. » 
Pour le secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales, le traité est une « feuille de route avec des projets et des intentions de financements dont tous les citoyens peuvent s’emparer. » Il peut être aussi, estime t-il, « un mode d’emploi pour les autres zones frontalières en Europe.»

• Pourquoi un nouveau traité franco-allemand ?

Avait-on besoin de faire un nouveau traité ? A priori, non, selon Hans Stark mais il estime le nouveau document « assez positif ». Le traité de l’Elysée, signé le 22 janvier 1963 par le général De Gaulle et le chancelier Adenauer scellait la réconciliation franco-allemande après la seconde guère mondiale. A l’époque, il y avait encore deux Allemagne, l’URSS existait, le monde était en pleine guerre froide et l’Europe était toute jeune : elle comptait 6 États. Le traité avait institutionnalisé la coopération bilatérale et créé l’Office franco-allemand pour la jeunesse, instrument majeur de la réconciliation. 

Depuis le contexte européen et international a changé. « Les États-Unis ne protègent plus l’Europe mais voit en elle une rivale. En 1963, la Grande Bretagne n’était pas encore dans l’Union Européenne, en 2019, elle en sort. L’Europe est menacée à l’intérieur d’elle même avec des gouvernements qui se détournent des démocraties libérales. Les partenaires traditionnels de l’Allemagne s’éloignent (la Pologne par exemple). L’extérieur est menaçant : l’Amérique de Trump, la Chine, la Russie. Que reste t-il à l’Allemagne sinon son partenaire français, malgré des divergences nombreuses, parmi lesquelles le pouvoir concentré de la France et l’organisation fédérale de l’Allemagne ? »

 

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• Les divergences et les convergences d’intérêt

En matière de défense, les deux partenaires se garantissent une assistance mutuelle. Cet engagement va loin, commente Hans Stark, car cela signifie que si l’Allemagne est agressée, la France doit intervenir, et vice versa.
La difficulté de mise en oeuvre réside dans les niveaux de décision : le Parlement en Allemagne, le Président de la République en France. Une stratégie de défense commune suppose aussi que les théâtres d’opération militaires soient partagés : jusqu’à présent, l’Allemagne défend ses territoires de l’Est face à la Russie ; la France défend, elle, ses anciennes colonies en Afrique. 

Le traité parle d’«opérer des déploiements conjoints dans une culture commune. » Enfin, le traité suppose que les deux pays aient une approche conjointe en matière de ventes d’armes. Or, ce n’est pas le cas, analyse Hans Stark. La France a besoin d’équilibrer sa balance commerciale et cela passe par la vente d’armes, tandis que l’Allemagne est en excédent commercial.


• Et sur le plan économique ?

Sur le plan économique, le traité est très ambitieux. L’article 20 cite une « intégration économique. » Les deux pays veulent parvenir à une zone économique franco-allemande dotée des règles communes.
Or, l’Allemagne a une politique de l’offre, la France, une politique de la demande, commente Hans Stark. En outre, les décisions de soutien à l’économie (comme la fiscalité des entreprises) se prennent dans les Länder en Allemagne, au plan national en France. La structure des entreprises est également différente : beaucoup de petites entreprises en France, et de taille plus importante en Allemagne, les fameuses ETI.

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Till Meyer, directeur de la Maison de la Rhénanie-Palatinat (au fond) avait associé le Club de la Presse Bourgogne à la rencontre avec Hans Stark, secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales. © Jean-Christophe Tardivon.
Une zone d'activités franco-allemande dans le bassin d'emploi de Fessenheim

« Avec le droit d’option introduit par le traité d’Aix-la-Chapelle, de nouvelles opportunités s’offrent à nous pour construire une vraie stratégie rhénane et franco-allemande de développement et d’emploi ; c’est une première qui pourra servir de modèle dans toute l’Europe. » Brigitte Klinkert, la présidente du Conseil départemental du Haut-Rhin qui prononce ces mots, cite aussi la mise en oeuvre du projet de reconversion du bassin d’emploi de Fessenheim, après la fermeture de la centrale nucléaire annoncée pour l’été 2020. La collectivité est déjà en train de travailler sur un syndicat mixte avec EDF et des partenaires allemands.
Le projet d’une zone d’activités « bas-carbone » de 220 hectares le long du Rhin vise à recréer les 2.000 emplois, dont 750 emplois directs, qui disparaîtront avec la fermeture de la centrale. L’État français s’y engage à travers un «projet de territoire » qui libère  20 millions € pour porter une trentaine de projets, en plus d'un fonds d'amorçage de 10 millions d’€ ». L’Union Européenne a validé un appel d’offres photovoltaïque pour une installation de 300 mégawatts.
Sur cette zone transfrontalière, l’idée est d'attirer les entreprises allemandes, en manque de foncier, par des mesures fiscales spécifiques permettant d'atténuer le coût de l'implantation ou les frais d’exploitation. Le Conseil départemental du Haut-Rhin dit à avoir réservé une enveloppe de 56 millions d’€ pour accompagenr ce projet au long cours et compte sur les autres collectivités alsaciennes pour le compléter.

 • La coopération transfrontalière va t-elle être renforcée ?

Les deux États reconnaissent l’importance de la coopération transfrontalière et déclarent vouloir la « renforcer dans les  domaines de la recherche et de la transformation numérique, notamment en matière d’intelligence artificielle et d’innovations de rupture ». Ils veulent aussi faciliter la mobilité transfrontalière en améliorant l’interconnexion des réseaux numériques et physiques entre eux, notamment les liaisons ferroviaires et routières. 
A ce titre, le conseil départemental du Haut-Rhin se réjouit de la bienveillance accordée au projet (à l’étude) de liaison ferroviaire entre Colmar et Fribourg, en reconstruisant le pont traversant sur le Rhin.

• Quelles intentions pour l’ environnement ?

Pas en phase sur le nucléaire et la façon d'en sortir, les deux États s’appuient sur les instruments multilatéraux que sont l’Accord de Paris du 12 décembre 2015 et le Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations Unies. En plus de la promesse d’échanges réguliers sur les secteurs clés, ils s’accordent sur la recherche de financements partagés.

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Qui est Hans Stark ?

Après avoir obtenu le diplôme, puis le DEA de l’Institut d’études politiques de Paris (en 1987 puis en 1990) dans les sections « Relations internationales » et « Études est-européennes », Hans Stark a réalisé une thèse de doctorat en sciences politiques consacrée à la politique européenne de l’Allemagne et soutenue en 2001 à la Sorbonne. En 2011, il a obtenu l’habilitation à diriger des recherches de l’Université Lille 3 en études germaniques.
Depuis 1991, Hans Stark est secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l’Institut français des relations internationales, où il consacre l’essentiel de ses travaux à la politique étrangère et à la politique européenne de l’Allemagne. Parfaitement bilingue, il est aussi professeur de civilisation allemande contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne.
1 commentaire(s) pour cet article
  1. Antoine Turubandit :

    Enfin une approche saine et dépassionnée de ce que peuvent et doivent être des relations de partenariat renforcées avec l'Allemagne. Quelle meilleure illustration que la Maison de Rhénanie-Palatinat ! Après tout, Mayence n'est qu'à quelques heures de Beaune : les Hospices et l'invention de l'imprimerie sont presque contemporains. Pourtant, il s'agit d'écrire l'avenir, et non plus d'évoquer ce glorieux passé : se mettre d'accord sur les jalons et les étapes de ce nouveau parcours, en n'éludant aucun sujet délicat, c'est ainsi que doivent se comporter des partenaires adultes. Ce Traité va dans le bon sens.

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