Métier d'art. Comme souvent, nul n’est prophète en son pays. Et tout spécialement Bernard Aubertin, organier (facteur d’orgues) célèbre dans le monde entier pour ses réalisations magistrales et uniques, mais qui ne travaille plus en France, ou si peu.
Il faut dire que cet arrière petit-fils, petit-fils et fils d’ébéniste, dont la manufacture (1 million d’€ de chiffre d’affaires, 14 personnes) est implantée à Courtefontaine dans le Jura, possède un franc-parler qu’il utilise sans retenue.
«On voudrait que je réponde à des appels d’offres en répertoriant le nombre de boulons nécessaires ou encore le poids du métal et du bois utilisé, quelle inculture ! Sachez qu’on ne construit pas un orgue, il s’impose à vous par la géométrie des lieux, leur volumétrie, les forces qui s’en dégagent et les caractéristiques acoustiques», explique Bernard Aubertin.
En mot, l’instrument n’existe vraiment qu’au moment où l’on dépasse l’assemblage des matériaux.
À l’écouter des heures, car l’homme (58 ans) est passionnant et passionné, on comprend mieux pourquoi les marchands du temple, prétendument experts, d’une époque qu’il juge «superficielle, événementielle et consommable» n’ont guère de chance d’avoir grâce à ses yeux.
Il n’en a toutefois cure et exporte son talent au-delà des frontières : au Danemark, au Japon, au Brésil, en Suisse, en Allemagne, au Royaume-Uni…
«J’accepte des commandes lorsque je peux faire comprendre cette extraordinaire alchimie qu’offre un orgue en mariant l’art, l’esprit et la matière», argumente l’organier.
Un simple coup d’oeil sur une photo permet de mieux comprendre. L’orgue (3 claviers pédale, 46 jeux), réalisé pour Mariager, petite ville de 2 000 habitants au nord du Danemark, pèse 8 tonnes, s’élève à la hauteur d’une maison de deux étages et est le premier signé par un facteur d’orgues français. Il a nécessité un an et demi de travail, facturé 1,2 million d’euros.
Autres exemples, celui de la chapelle du King’s Collège d’Aberdeen, en Écosse, pour lequel Bernard Aubertin a été fait docteur honoris causa et qui lui a ouvert les portes du fin du fin british : l’université d’Oxford, où il a réalisé l’orgue neuf du Collège Saint John.
Du jamais vu depuis des siècles !
Mais au fait quelle est l’origine de cet instrument polyphonique qui trône dans la plupart des édifices religieux ?
Et bien, elle est païenne et là encore, Bernard Aubertin nous emmène pour un long voyage à travers la nuit des temps. Les premiers orgues apparaissent à Alexandrie au IV ième siècle, dans l’Égypte ptoléméenne.
Il passe ensuite à Byzance où l’on en joue notamment dans les lupanars pour raviver la virilité des hommes et accroître la lascivité féminine.
Les légions romaines se l’accaparent en campagne. Ils rythment aussi les combats de gladiateurs et sont alors joués par des orchestres féminins.
La période des invasions barbares marque un arrêt brutal en raison du vol des métaux qui le compose et, il faut attendre l’an 757 lorsque l’empereur de Byzance en fait cadeau à Pépin le Bref (fils de Charles Martel) pour le voir s’installer chez nous.
Donné à un couvent de bénédictins, il se répand progressivement à travers tous les monastères d’Europe, mais non sans quelques réticences religieuses du fait de son passé et passif. À la grande époque de l’orgue, les théâtres, les paquebots, les premières salles de cinéma muet l’utilisent pour donner une ambiance sonore ou réaliser des effets spéciaux.
En quittant à regret ce personnage hors normes, on apprécie d'autant mieux ce qu'écrit Philippe Delerm dans son dernier livre (Le trottoir au soleil - Gallimard) : "Plus les jours passent et plus j'ai envie de guetter la lumière, à plus forte raison si elle s'amenuise".
Pour en savoir plus sur Bernard Aubertin : www.orgues-et-vitraux.ch/default.asp/2-0-2897-11-6-1/












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Très intéressant. L'orgue est donc un instrument qui fait le lien entre la Terre et le Ciel. C'est donc bien un art de dominer la matière par l'esprit...