Suite aux accusations contre Areva, les salariés de Creusot Forge défendent la qualité de leur travail

Publié par Christiane Perruchot, le 20 mai 2016

NUCLEAIRE/SAÔNE-ET-LOIRE. Révéles au lendemain de la visite du ministre de l'Economie Emmanuel Macron, le 2 mai dernier, de possibles falsifications de dossiers de suivi de fabrication dans l'usine Areva au Creusot (Saône-et-Loire) ont jeté le trouble dans l'opinion.

Syndicats et direction défendent en choeur les savoir-faire de la forge du Creusot, où des anomalies dans  le processus de qualité ont été mis au jour.

Le bilan d'un double audit est attendu pour le 31 mai, a confirmé l'assemblée générale des actionnaires qui s'est déroulée hier à Paris La Défense.

 

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Pièce en sortie de four. ©Areva/Jean-Marie Taillat.

 

Une fois n’est pas coutume. Dans la tempête que traverse Areva depuis un an, syndicats et direction sont aujourd’hui à l’unisson pour défendre leur savoir-faire. Creusot Forge, l’usine qui en Saône-et-Loire, fabrique les pièces des centrales nucléaires, est soupçonnée de malfaçons qui seraient en réalité des falsifications, selon le journal Les Echos.

 

« L’usine du Creusot a un savoir faire unique au monde », défend David Emond, directeur de la division Fabrication d’Areva NP, la branche du gorupe qui fabrique les réacteurs des centrales nucléaires. « Les équipes travaillent bien et sont fiers de ce qu'ils font », assurent les représentants des salariés.


Tout a commencé à la fin de l’année dernière avec la découverte de défauts dans le façonnage de la cuve du réacteur de l’EPR de Flamanville (Manche), en cours de construction. Une mauvaise répartition du carbone dans l’acier conduit Areva à élargir l’audit interne à 9.250 dossiers de suivi de fabrication réalisés entre 1965 et 2012. Ces dossiers sont en quelque sorte la carte d’identité de chaque pièce : ses propriétés chimiques et mécaniques sont notées à différentes étapes de sa fabrication.


400 d’entre eux, a communiqué Areva le 29 avril dernier, révèlent des « écarts » entre les données inscrites dans le dossier et celles remises au client. « Informations manquantes, pas cohérentes, doublons contradictoires » émaillent ces dossiers qui n’affectent pas forcément la qualité de la pièce, précise la direction.


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Ces révélations ont eu un retentissement bien au-delà de la ville industrielle de Saône-et-Loire née de la sidérurgie au 18ème siècle et qui totalise encore un tiers de l’emploi dans l’industrie, principalement le métal des métaux.


Les salariés se disent blessés d’être accusés d’avoir commis des actes volontaires. « Il faut faire attention aux mots qu’on emploie », s’élève Jean-Luc Mercier, représentant CGT. « On ne peut pas cautionner cette suspicion », ajoute Alexandre Cretiaux, délégué CFDT de l’usine de Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône qui assemble les pièces forgées au Creusot.

 

Un double audit en cours

 

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Déplacement d'une pièce à l'aide d'une pince géante. © Areva/Jean-Marie Taillat.

 

Passée cette période émotionnelle, les salariés attendent avec impatience, mais confiance, le bilan, le 31 mai, du double audit conduit par les ingénieurs d’Areva et par une équipe d’auditeurs externe de Llyod’Register Apave. Ils saluent unanimement « l’effort de transparence de la direction », sachant qu’elle n’a guère le choix, dans un secteur aussi sensible dans l’opinion, qu’est l’industrie nucléaire.

 

L’audit permettra t-il de déceler des actes volontaires ? Rien n’est moins sûr, mais il permettra de comprendre ce qui a pu se passer. Et si un risque pèse sur des pièces installées dans des centrales nucléaires.


Fraiseur aléseur à l’atelier mécanique du Creusot, l’un des trois qui constitue l’entité Creusot Forge, Patrick Merliaud, secrétaire du comité d’entreprise de raconte le processus de fabrication d’une pièce.

 

L’acier sous forme de lingots en provenance de l’usine voisine d’Industeel (ArcelorMittal) est forgé à chaud dans l’un des fours, puis moulé sur une énorme presse pour prendre la géométrie d’un couvercle ou d’un fond de cuve de réacteur, d’une virole de générateur de vapeur, ou d’une branche de tuyauterie .…

 

Plusieurs allers et retours entre le four et la presse sont nécessaires pour conserver la bonne température du métal et empêcher qu’il ne fissure ou ne se déforme. La pièce part ensuite à l’usinage qui, par enlèvement de matière, lui donne sa dimension et sa forme définitives. Enfin l’atelier de mécanique pare la pièce pour son assemblage.

 

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Le processus qui peut durer des semaines est ponctué de contrôles non destructifs, par laser, ultrasons et par des prélèvements de matière sur la pièce forgée.

 

Appelés coupons, ces échantillons sont en théorie archivés avec le dossier de suivi de fabrication de la pièce qui consigne ses caractéristiques : propriétés chimiques de l’acier, résistance mécanique et résilience à chaud et à froid. 

 

L’archivage des coupons n’a pas été fait de manière systématique avec les 400 dossiers en cours d’audit. « Lorsqu'il reste de la matière dans les dossiers, on pourra refaire des tests », assure David Emond. Les données du dossier sont transmises pour validation à l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) et rapportées dans un dossier remis au client.

 

Un plan de départs volontaires en cours

 

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L'atelier d'usinage de viroles dont l'addition forme une cuve de réacteur. ©Areva/ Jean-Marie Taillat.

 

Les syndicats relativisent la gravité des faits, pour certains très anciens. En 1965, le plus ancien dossier « incriminé » et 2012, le plus récent, les normes ont évolué, précise Patrick Merliaud. « Il faut examiner tout cela dans le contexte de l’époque et réfléchir à la notion de tolérance dans l’industrie nucléaire », ajoute t-il.

 

« On assumera le passé si nécessaire », certifie David Emond, directeur des fabrications qui insiste sur le fait qu’aucune anomalie n’a été constatée après 2012. A cette date, la traçabilité de l’usine du Creusot a été réorganisée avec une équipe dédiée à la qualité, indépendante de l’atelier de fabrication. Et elle fera désormais l’objet, annonce t-il, « d’un double contrôle de remplissage des dossiers ».


Les événements se déroulent dans un contexte compliqué pour l’équipementier nucléaire. Le groupe est en grande difficulté financière (2 milliards d'€ de pertes en 2015 pour un chiffre d'affaires de 4,2 milliards) et l’Etat actionnaire à 28,8%,  souhaite vendre la partie construction des réacteurs, à EDF, son principal donneur d'ordre.

 

Sur le terrain, cette restructuration stratégique se traduit par un plan de départs volontaires en cours. 71 personnes quitteront Creusot Forge d’ici fin 2017 sur un effectif de 275 CDI.  80 devraient en faire autant à l’usine d’Areva NP, à Saint-Marcel sur un plan qui prévoit 166 départs.

 

Autant de compétences qui s'en vont... et qui ne plaident pas en faveur d'un renforcement de la qualité.

 

Pour l’heure, les usines de Saône-et-Loire sont en sous activité malgré la perpective des commandes d’EDF dans le cadre du « grand carénage » (rénovation du parc nucléaire français).

 

Un des plus gros employeurs de Bourgogne

 

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© Areva/Jean-Marie Taillat.

 

Creusot Forge est l’une des usines historiques de Bourgogne dans le travail des métaux, créée par une dynastie d'industriels, les Schneider, dans la seconde partie du 18ème siècle.


Intégré en 1960 à la myriade de sociétés du baron Empain, l'activité a donné naissance dix ans plus tard au groupe Creusot-Loire et a compté jusqu'à 22.000 personnes. Passé un peu avant dans les mains de Paribas et, pour les actifs sidérurgiques, dans ceux de l'Etat, le groupe, qui compte 10.000 salariés, fait une faillite retentissante en 1984.


S'en suit la vente par appartements des activités. Framatome, qui donnera naissance à Areva, hérite de la grosse mécanique et fera naître à Saint-Marcel, près de Chalon-sur-Saône, une usine pour composants lourds. Usinor, aujourd'hui Industeel (ArcelorMittal), reprend la sidérurgie et Jeumont-Schneider, devenu Alstom, le ferroviaire. La forge du Creusot et sa presse de 11.300 tonnes passe en 2003 d'Arcelor au groupe France-Essor de Michel-Yves Bolloré, le frère de Vincent.

 

Portée par l'essor du nucléaire, avec le projet de Grand Carénage (rénovation du parc de centrales nucléaires) et le programme EPR, le principal fournisseur d'EDF injecte ces toutes dernières années jusqu'à 75 millions d'€ afin d'augmenter la capacité des installations, en se dotant notamment pour 40 millions d'une nouvelle presse de 9.000 tonnes.


Aujourd'hui, le groupe reste un poids lourd et l'un des plus gros employeurs de Bourgogne. Entre Le Creusot et Chalon-sur-Saône, pas moins de 2.330 personnes y travaillent. Avec le pôle de compétitivité, baptisé Pôle Nucléaire Bourgogne (PNB), ce sont, avec les sous-traitants, plus de 8.000 personnes qui en dépendent largement.



Roger Martin BTP
Article classé dans : Entreprises

Mots-clés : Saône-et-Loire, Creusot Forge, Areva, nucléaire, EDF, Grand Carénage, Bourgogne Franche-Comté

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1 réponse(s) à "Suite aux accusations contre Areva, les salariés de Creusot Forge défendent la qualité de leur travail"

  1. Jean-François VICTORdit :

    Contrairement au doute qu'on semble se plaire à entretenir sur la date de forgeage et d'usinage des éléments défaillants du réacteur de Flamanville, ainsi que sur le propriétaire des ateliers à cette date, tout le monde chez AREVA connaît cette date et le nom dudit propriétaire. Pourquoi tant de pudeur ? Par delà un premier scandale d'état (l'affaire URAMIN) il pourrait bien s'en préparer un grave prolongement. A suivre

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