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« Qui maîtrise la norme, maîtrise son marché »

Publié par Didier Hugue, le 04 novembre 2015

deplancheAVIS D’EXPERT. Les chefs d’entreprise français délaissent les comités normatifs. A grand tort, pour Pierre Deplanche, professeur d’intelligence économique à l’Université de Bourgogne, qui voit là un abandon majeur pour l’économie française et plus spécialement la perte d’avantage concurrentiel qu’elle pourrait en retirer.

L’enseignant agrégé pointe également du doigt le très grand danger qui menace l’Europe dans le cadre des négociations sur le futur traité de libre échange transatlantique avec les Américains ou TTPI.

Explications.

 

• Pourquoi êtes-vous si inquiet de la frilosité des chefs d’entreprise français vis-à-vis des normes ?

 

Parce qu’ils ont déserté les comités normatifs européens et ne parlons pas de ceux au niveau mondial, fédérés au sein de l’organisation internationale de normalisation (Iso).

 

Il faut marteler que : qui maîtrise la norme, maîtrise son marché.

 

Participer à un comité d’élaboration d’une norme directement liée à son activité, c’est mieux connaître ses concurrents, les ONG, les associations de consommateurs, les pouvoirs publics, la presse spécialisée…

 

En résumé, c’est mieux connaître la future évolution de son secteur et les acteurs concernés. L’information acquise au bon moment est une arme économique d’une efficacité redoutable.

 

Ecole des vins

 

• Les PME françaises sont-elles pas suffisamment structurées et influentes pour s’engager dans ce type de travaux de réflexion et de lobbying ?

 

J’entends déjà les fausses bonnes raisons invoquées : je suis trop petit ; je n’ai pas le temps ; cela coûte cher… Balivernes ! Tout le monde peut participer, il suffit d’en faire la demande auprès de l’Association française de normalisation (AFNOR).

 

Les Etats prennent, de plus, en charge les frais de participation aux comités normatifs pour les entreprises de moins de 250 salariés, qui ne sont pas filiales d’un groupe.

 

J’insiste et je martèle, il convient et de manière urgente à se réapproprier l’élaboration des normes.

 

• Sinon ?

 

Et bien sinon, on va assister impuissants à très nombreux mauvais films. Prenons l’exemple de la prise pour recharge de voiture électrique. C’est l’allemande qui devient la règle et non la française, pourtant bien meilleure dans sa conception.

 

Aujourd’hui, la plupart des normes européennes sont d’inspiration scandinave et germanique. A l’échelon mondial, la Chine a intégré l’OMC en 2001 et n’a commencé à s’intéresser aux normes qu’en 2005. Elle préside dorénavant plus d'une trentaine de comités techniques et notamment deux des plus importants comités Iso : l’énergie et le génie des matériaux.

 

Les Chinois sont tout sauf bêtes. Demain ils produiront d’après leur propre conception et les normes qu’ils maîtriseront, pour avoir instillé leurs critères, s’imposeront à l’industrie mondiale. Courber la norme à son économie est un élément de puissance atomique.

 

PVF

 

• Vous-mêmes, participez-vous à un comité normatif ?

 

Oui, dans le cadre d’une future norme Iso dédiée au management de l’innovation et ce sont des Français qui pilotent les débats.

 

pierredeplanche• Toujours dans le même registre, qu’est-ce qui vous fait aussi sortir de vos gonds à propos des négociations entre l’Europe et les Etats-Unis, sur le prochain accord de libre échange transatlantique ?

 

Campons déjà le décor. Il s’agit de règles négociées de gré à gré qui régiront les transactions commerciales d’un marché de 820 millions d’habitants, pesant 47% du PIB mondial.

 

Engagées à la demande du président Barack Obama, les négociations ne poursuivent de son côté qu’un but : asseoir l’hégémonie américaine.

 

Ils ne veulent plus de ces normes qui protègent des pans entiers de nos industries agroalimentaires : les AOP, les IGP et les IG. Ils lorgnent également sur la chimie et notamment le marché pharmaceutique des génériques. Quant à la culture, il faut que la France pèse de tout son poids pour sauvegarder son exception et, pour l’instant, elle y parvient.

 

L’Europe doit parler d’une seule voix. Or, il s’agit de marier les points de vue de 28 pays qui ont un mal de chien à s’accorder. L’actualité toute récente en témoigne.

 

Je dis en conséquence qu’il y a danger à manquer de cohésion et de fermeté. Car en cas de conflit avec ce type de traité sur des intérêts économiques vitaux pour un pays, le règlement du différend (en anglais Investor-state dispute settlement ou ISDS) se fera devant un tribunal arbitral international qui accorde en général plus de pouvoirs aux entreprises.

 

Vous pouvez aisément imaginer pour les citoyens européens le déni de démocratie...

 

foire

 

Qui est Pierre Deplanche ?

 

Né à Avallon (Yonne) il y a 55 ans, Pierre Deplanche a fait ses humanités à l’Université de Dijon. Il en sort avec un DEA de littérature et civilisation anglophone, puis poursuit par une agrégation d’anglais.

 

Il professe depuis 23 ans et s’est spécialisé en intelligence économique après avoir suivi des conférences de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale et réussi un master à l’École de guerre économique.

 

Il enseigne à l’IUT d’Auxerre et intervient régulièrement à l’école d’ingénieurs Esirem (école d'ingénieurs en matériaux et Infotronique) et au sein de différents UFR.

 

Photos fournies par Pierre Deplanche.



Roger Martin BTP
Article classé dans : Avis d'expert

Mots-clés : Université de Bourgogne, normes, Iso, Pierre Deplanche, comité normatif, accord de libre échange transatlantique

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