Le garçon qui aime une prison qui brûle

Publié par Didier Hugue, le 19 juin 2015

rougeotTÉMOIGNAGE/EST. On dit parfois que la réalité dépasse la fiction. Rien n’est plus vrai avec le livre de Kyou : « Beau comme une prison qui brûle ».

L’auteur est l’un des acteurs, qui le 16 avril 1988, après une tentative d’évasion avortée, a pris la tête d’une mutinerie, incluant une prise d’otages, qui s’acheva par l’incendie de la prison alsacienne d’Ensisheim.

Avec un humour cinglant et le talent d’un véritable écrivain, il raconte ce fait, pas si divers, qui défraya la chronique au point que, maintenant, il y a un avant et un après 1988 à Ensisheim (Haut-Rhin).

Mais son récit va bien au-delà.

L'auteur campe l’univers carcéral avec un réalisme cru, décrit le quotidien de l’enfermement, la perception décalée du temps qui passe, décode les relations entre détenus, avec les gardiens et tacle les politiques pénitentiaires de la "patate chaude" que se renvoient depuis des décennies tous les gardes des Sceaux.

Cet ouvrage, à mettre dans toutes les mains ou presque, s’avale d’une traite et invite à réfléchir.

 

kyou
Dessin couverture de Laurent Jacqua.

Jamais cette rubrique Evasion n’aura été si « appropriée » pour évoquer cet épisode de la vie de Kyou, moment fort de ses 27 années de prison. L’homme a aujourd’hui la cinquantaine bien tassée et vit « dehors », comme disent les taulards, c’est-à-dire à l’air libre depuis une dizaine d’années.

 

Le 4 janvier 1988, il arrive à la centrale d’Ensisheim, commune du Haut-Rhin située entre Mulhouse et Colmar, après d’innombrables transferts pour rébellion, tentative d’évasion ou insoumission chronique. Il fait partie de la classe des « garçons ou çongars », ceux que l’on respecte en raison d’un pedigree qui ne souffre entre quatre murs d’aucune contestation. Il faut dire que Kyou est un braqueur de banques multirécidiviste aux positions tranchées et au regard d’acier.

 

La grande majorité des autres condisciples appartiennent à la catégorie des « truffes ». On trouve aussi des « clandos » (interdits de séjours, SDF, débiles légers) et, catégorie à part, les « pointeurs », condamnés pour délit sexuel. La prison alsacienne logeait à l'époque 240 détenus, dont 180 étaient recensés homos par l’administration. « J’avais du mal à imaginer que tous ceux que je voyais déambuler dans la cour se sodomisaient toute la journée. »

 

Une préparation minutieuse

 

Dès le lendemain de son arrivée, Kyou rencontre Gégé, autre réfractaire et éternel candidat à la belle. Gégé qui impressionne par son physique taillé dans un roc au point que les matons l’évitent, lui présente Baptiste, un condamné à perpétuité pour avoir blessé un flic sur un braquage, par ricochet, « d’une balle dans le cul ».

 

Les trois comparses n’ont alors de cesse de concevoir une évasion. Le bâtiment carcéral qui abrite les ateliers de travail et donne directement sur l’extérieur - le mur d’un temple protestant -, leur en offre l’opportunité. « Je n’aspirais à rien d’autre de la liberté qu’elle-même dans son sentiment d’être. »

 

Le danger d’être découvert est partout et vient principalement des autres détenus. « A Ensisheim, toute la sécurité était basée sur la délation. » Peu sont dans la confidence, si ce n’est Ali qui n’a pas son pareil pour donner l’alerte ou créer des diversions. La tentative de cavale, minutieusement préparée et décrite comme un polar, est à deux doigts de réussir.

 

Seul le manque de chance fit découvrir aux gardiens le pot au rose. La sanction est immédiate : un mois de mitard (cellule disciplinaire). Ce ne fut sans doute pas la meilleure décision du directeur de l’époque car il allait voir les jours suivants sa prison réduite en cendres.

 

L’embrasement

 

La suite apocalyptique se déguste au fil des pages avec de beaux moments de littérature, entre la neutralisation des gardiens, la prise de contrôle de la prison, d’une religieuse en otage, qui n’eut en rien à souffrir du moindre sévice, le saccage des cellules, les négociations de reddition avec le GIGN, le procureur, et sous couvert de deux ténors du barreau : maître Lienard et maître Metzner, depuis décédé.

 

« Cette nuit me dévoilait la nature cachée de l’homme, qui soumise à trop forte pression, explose en folie meurtrière. Des types d’ordinaire, tout ce qu’il y avait plus résignés à l’ordre pénitentiaire, avaient pété les plombs et se révélaient les plus dangereux. D’autres faisaient preuve d’un courage admirable », écrit l’auteur.

 

Ensisheim
L'entrée de la prison d'Ensisheim.

Il n’y eut cette nuit-là que quelques blessés liés à des règlements de compte entre détenus. Les mutins, mais surtout leurs meneurs ont dénoncé devant la presse du monde entier, non pas leur peine qu’ils assumaient, mais : « l’arbitraire et les quartiers d’isolement comme instrument d’élimination », que rappellent les derniers événements survenus à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.

 

A trois heures du matin, Kyou décrit un moment d’anthologie. Réunis avec cinq autres "forcenés", dont Saïd et Thierry enrôlés pour contrôler la mutinerie, ils font une pause.

 

Autour d’eux la prison se consume, des centaines de flics armés les attendent, une foule excitée exigent leur tête. Et tranquillement, ils boivent le thé en grignotant des gâteaux, admirant le spectacle féerique d’une prison qui brûle.

 

Un témoignage sans concession qui plonge le lecteur dans un univers inconnu, sur lequel il a souvent une opinion chimérique.

 

Qu’est-il arrivé ensuite ?

 

Kyou et ses amis ont exigé des autorités d’être les seuls responsables. Ils ont pris cinq nouvelles années de détention. Gégé, libéré ensuite, a replongé pour braquage et purge 30 années fermes. De Baptiste, on ne sait plus rien. Saïd, lui, a été expulsé et Thierry est de nouveau en taule.

 

Le livre « Beau comme une prison qui brûle » est en vente 15 € sur http://kyou.org

 

Qui est Kyou ?

 

Surnommé ainsi depuis l’âge de 10 ans, Kyou naît en novembre 1957 à Paris et grandit dans une cité de Bagneux (Hauts-de-Seine). Incarcéré pour la première fois en 1973, à l’âge de quinze ans et demi pour « port d’arme de sixième catégorie » (un couteau à cran d’arrêt), il écope de 8 jours de prison, puis est placé dans les circuits de jeunes délinquants : foyers, instituts spécialisés, prisons pour mineurs, dont il s’échappe à chaque fois.

 

Il est ensuite incarcéré pour vol à main armée en 1975 après avoir braqué un coiffeur avec une arme factice pour lui voler sa caisse. S’en suit une évasion du palais de justice durant un interrogatoire pour être repris peu après, ce qui lui vaut d’être classé DPS (Détenu Particulièrement Signalé). Mineur au moment des faits, Kyou prend cinq ans fermes par la cour d’assises des mineurs de Paris. Ado très rebelle, dans un contexte carcéral autoritaire, il effectue la quasi-totalité de sa peine, dont une bonne partie dans les mitards.

 

Libéré en avril 1980, il retourne au trou en septembre 1980 pour une série de braquages de banques à Paris et sur la côte d’Azur. Condamné à 15 ans de réclusion, il multiplie au cours de cette incarcération les tentatives d’évasion et les révoltes collectives, ce qui lui fait effectuer le tour de France des prisons en passant par différents quartiers d’isolement et maisons centrales. C’est au cours de cette période que se passe la révolte d’Ensisheim.

 

Libéré en 1993, il vit avec sa compagne et voit naître sa fille. Recherché pour des braquages de banques en Europe (Luxembourg, Allemagne, Suisse), il est réincarcéré en janvier 1995 et condamné à 12 ans de réclusion pour enfin être libéré en septembre 2003, trois ans avant d’être de nouveau papa, cette fois d’un petit garçon.



Roger Martin BTP
Article classé dans : Evasion

Mots-clés : Alsace, prisons, Kyou, prison d’Ensisheim, pénitentiaire, livre, témoignage

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