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La titrisation késako ? Ou les risques avérés pour l’économie mondiale

Publié par Traces Ecrites, le 02 février 2016

FINANCE. Bruno Duchesne récidive. Après avoir analysé les grandes tendances économiques du moment, le directeur général de la Banque Populaire Bourgogne Franche-Comté, apporte un éclairage sur la titrisation et son utilisation suicidaire.

Qui, souvenez-vous, a plongé l’économie mondiale dans le marasme lors de la crise des subprimes en 2007 et 2008, avec de lourdes répercussions les années suivantes.

 

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• Qu’est-ce qu’une titrisation ?

 

Les flux financiers mondiaux s’accélèrent considérablement depuis les années 2000. Ils profitent d’une technique bien connue des spécialistes : la titrisation.

 

Son fonctionnement de base consiste pour une banque, un établissement financier, voire une collectivité publique ou encore un artiste connu (*), à vendre ses actifs par l’intermédiaire d’une structure dédiée : fonds, sociétés spécialisées...

 

En contrepartie des crédits qu’elle détient désormais, cette structure ad hoc émet des titres. Ces titres permettent le rachat du portefeuille de crédits à l’établissement cédant, les acquéreurs reçoivent alors en rémunération le taux d’intérêt des crédits.

 

Conséquence : la banque a cédé ses crédits et ne les porte plus à l’actif de son bilan. Elle a en contrepartie de la liquidité. La structure ad hoc n’existe que pour porter les crédits et émettre les titres mis sur le marché. Les acquéreurs de ces titres bénéficient d’une rémunération supérieure aux rémunérations des marchés financiers.

 

La titrisation a largement été utilisée par les établissements financiers pour des montants qui représentaient, en 2007, 10 000 milliards de $, dont 80 % étaient émis par les institutions américaines. C’est la raison pour laquelle la plupart de ces produits sont connus sous leurs acronymes américains, contribuant à les rendre plus complexes qu’il n’y paraît.

 

Ainsi, les RMBS, Residential Mortgage-Backed Securities, sont des titrisations de crédits hypothécaires à l’habitat ; les CMBS, Commercial Mortgage-Backed Securities, sont des titrisations commerciales hypothécaires. Certains de ces montages, plus spécifiques, sont connus sous le vocable de subprimes.

 

Ecole des vins

 

En revanche, les CDO, Collateralized Debt Obligations, complexifient les montages car ils comportent plusieurs classes d’actifs qui peuvent être des crédits titrisés, des crédits directs aux entreprises ou des crédits aux établissements bancaires.

 

Ainsi, la relation initiale qui s’établissait entre une classe d’actifs à priori hypothécaires et la titrisation correspondante s’estompe dans le cadre du CDO, car plusieurs classes d’actifs de nature différente coexistent au sein d’une même structure, sans que le détenteur de titre sache de quoi ils sont constitués en réalité.

 

• Quelle est l’utilité de la titrisation pour les établissements financiers ?

 

Deux obligations coexistent pour un établissement financier s’il veut accorder du crédit. Il doit d’une part, avoir la liquidité lui permettant de l’assurer, et d’autre part, répondre aux exigences de fonds propres liées à la réglementation bancaire.

 

La titrisation est née aux États-Unis parce que, dans leur grande majorité, les établissements financiers trouvent leur refinancement sur le marché. A contrario, les établissements financiers européens, et singulièrement français, assurent un rôle fondamental d’intermédiation financière en collectant des ressources (dépôts) et en prêtant.

 

La cession de créances est donc une absolue nécessité pour les banques américaines, afin d’obtenir la liquidité leur permettant d’accorder de nouveaux crédits.

 

Le deuxième passage obligé pour une banque est d’avoir un ratio de solvabilité conforme aux exigences réglementaires. Ce ratio est un rapport entre les fonds propres et les crédits accordés. Ainsi, il faut au minimum 8 centimes de fonds propres pour accorder un € de crédit. Lorsque ce rapport est inférieur à la norme réglementaire, l’établissement bancaire ne peut plus accorder de prêt.

 

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La titrisation, dans un modèle bancaire où la ressource clientèle est absente et où la contrainte réglementaire est exigeante, devient le modèle de référence.

 

• Quelle est l’utilité de la titrisation pour les acheteurs de titres ?

 

Les acheteurs de titres ont perçu dans la titrisation deux avantages significatifs : d’une part une diversification de leurs placements orientés jusqu’alors essentiellement sur des obligations, et d’autre part, des rentabilités supérieures à celles du marché.

 

La diversification des placements est un moyen classique de limiter le risque d’un portefeuille, d’autant plus que les titrisations réalisées dans les années 2000 disposaient de notations de très bonne qualité accordées par les agences spécialisées.

 

• Quels risques pour l’économie générale ?

 

L’intérêt pour les établissements financiers est extrêmement clair. En titrisant leurs crédits, ils récupèrent de la liquidité leur permettant d’accorder des crédits nouveaux et, ils maîtrisent leurs ratios de solvabilité en respectant les minima imposés.

 

Pour les investisseurs, l’intérêt est tout aussi clair. Ils diversifient leurs placements en investissant dans des titrisations de nature, en général, immobilière, disposant de notations de bonne qualité effectuées par les agences de notation et, offrant des rentabilités supplémentaires aux placements sans risques.

 

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• Alors pourquoi ce système s’est-il emballé ?

 

La première raison est que les titrisations, directes ou indirectes, à travers les CDO, se sont répandues sur toute la planète, dans la mesure où ces titres étant cessibles, ils pouvaient ensuite être inclus dans tel ou tel panier de valeurs. C’est ce qui s’est passé en Europe, où les titrisations ont dopé la rentabilité des OPCVM monétaires.

 

Ainsi, le détenteur final de la titrisation est totalement et définitivement éloigné de l’origine de sa créance qui est le crédit accordé à l’autre bout de la planète. Le lien entre la titrisation et le crédit n’existe plus.

 

Dans le même temps, les agences de notation avaient accordé des cotations généreuses, en prenant des marges de manœuvre liées à l’étude des risques historiques. Quand les taux d’intérêt se sont élevés aux États-Unis, provoquant l’insolvabilité d’un certain nombre d’acquéreurs, les contentieux ont amené sur le marché un grand nombre de biens immobiliers.

 

Cela a provoqué une chute très importante de la valeur des biens. Les cotations des titrisations ont alors chuté vertigineusement car, faute d’acquéreurs, les valeurs de marché se sont réduites très fortement, amenant des dotations aux provisions extrêmement importantes, en général chez les acteurs bancaires ou les compagnies d’assurance, acquéreurs finaux des titrisations.

 

La boucle malheureuse était donc bouclée. L’utilisation excessive, en volume et en niveau de risques d’instruments financiers pourtant pertinents, a abouti à un effondrement généralisé des valeurs des titrisations, entraînant le monde dans la crise de 2007.

 

Comme quoi, lorsque l’on joue aux apprentis sorciers…

 

(*) Le génial et feu David Bowie a titrisé comme valeur son catalogue musical d’avant les années 90 et fait ensuite de nombreux adeptes parmi les plus grandes artistes mondiaux.



Roger Martin BTP
Article classé dans : Avis d'expert

Mots-clés : Banque Populaire, finance, Bruno Duchesne, Bourgogne Franche-Comté, titrisation, subprimes

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1 réponse(s) à "La titrisation késako ? Ou les risques avérés pour l’économie mondiale"

  1. COLLARD Jean-Pierredit :

    Bravo pour cet article qui explique en termes (à peu près clairs !) un sujet infiniment complexe. Le sel de l'histoire c'est que c'est un banquier qui vient nous expliquer les dérives de la finance ultra capitalistique... Ceci me rappelle un autre banquier (de la Caisse d'Epargne) qui, au lendemain de l'éclatement de la crise des subprimes venait nous expliquer que dans une économie mondiale en croissance de 3% il était illusoire d'espérer des rendements de l'ordre de 13% ! Le hic, c'est quand même que la Banque Populaire et la Caisse d'Epargne ont fait partie de ces établissements qui avaient sauté sur ces titrisations et qui ont du, rapidement, passer des dépréciations massives dans leurs comptes... Au final, on attend toujours que les Etats édictent une législation qui, à défaut d'humaniser le système bancaire, puisse au moins forcer les banques à savoir de quoi sont constituées leurs produits. C'est sans doute trop demander aux princes qui nous gouvernent...

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