La faible croissance mondiale signe-t-elle la fin de deux siècles de progrès continu ?

Publié par Traces Ecrites News, le 12 octobre 2016

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Avons-nous définitivement mangé notre pain blanc en matière de croissance ?

Depuis la révolution industrielle, la croissance des économies a toujours été au rendez-vous. Et particulièrement en Europe et en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale et le mythe des trente glorieuses.

Mais la crise de 2008 a sonné le glas d’une croissance mondiale linéaire. L’année 2016 sera marquée par une hausse du PIB mondial d’environ 3 %, deux fois plus faible que la croissance que nous connaissions dans les années 1960.

Bruno Duchesne, le directeur général de la Banque Populaire de Bourgogne Franche-Comté, en donne les causes, s’interroge sur les risques. Il indique aussi des raisons d’espérer en des jours meilleurs.

 

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 • Quelles raisons expliquent cette rupture et sa durée ?

 

La première tient au ralentissement des pays émergents.

 

La croyance aveugle que nous avions dans le fait que les « BRIC », pour Brésil, Russie, Inde et Chine, tireraient pour des décennies la croissance mondiale, s’est avérée erronée.

 

La Chine voit son taux de croissance progressivement se ralentir, et atteindra probablement dans les années à venir le taux de croissance de la moyenne du monde. Elle a réussi son objectif d’émergence d’une classe moyenne et sa prodigieuse transformation démographique. Cette nation de paysans est devenue la deuxième puissance économique du monde.

 

Le Brésil et la Russie, empêtrés dans les scandales et la corruption, n’ont, a contrario, pas réussi à organiser leur développement de façon structurée. Ils en payent aujourd’hui les conséquences, et restent au milieu du gué de leur transformation économique, politique et démocratique. Et l’Inde, dont le PIB équivaut à celui de l’Italie, ne peut porter, à elle seule, la croissance du monde.

 

En résumé, les Brics, qui représentent aujourd’hui environ 25 % du PIB du monde, et représentaient il y a quelques années plus de la moitié de sa croissance, s’essoufflent peu à peu et ne contribuent plus suffisamment à la croissance de la richesse mondiale.

 

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Un deuxième phénomène est lié aux nouvelles technologies.

 

Traditionnellement, la croissance a été portée par des inventions extraordinairement structurantes. La machine à vapeur, l’électricité, le moteur à explosion ont fait progresser la productivité, contribuant à diminuer le prix des biens produits, entraînant la consommation, provoquant des volumes supplémentaires de production qui eux-mêmes ont favorisé l’embauche de salariés. Le cercle vertueux étant ainsi totalement bouclé.

 

La réalité des nouvelles technologies de l’information est tout autre. Bien sûr elles raccourcissent le monde, le temps, l’information, mais elles ne modifient pas fondamentalement le rapport entre le travail et la production. Au contraire même, dans un certain nombre de cas, avec l’émergence de sites collaboratifs, de type Uber, Airbnb, Blablacar, elles développent une économie sociale qui certes présente un intérêt prodigieux pour le consommateur, mais fait baisser les prix et détruit les emplois.

 

La troisième raison de cette situation est paradoxale. Elle concerne les politiques monétaires qui ont été menées. Pour favoriser la croissance, les banques centrales dans tous les pays du monde, au Japon, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Europe, et de façon plus marginale dans les pays émergents, ont mis en œuvre des politiques non conventionnelles : rachat massif de dettes d’état et baisse des taux d’intérêt.

 

brunodCes mesures portent leurs fruits et soutiennent la croissance du monde, mais leur inconvénient majeur est qu’elles laissent penser aux agents économiques qu’elles n’ont aucune limite.

 

Ainsi, imaginer que le taux de dépôt à la Banque Centrale est rémunéré de façon négative, penser que certains dépôts d’entreprise peuvent également être rémunérés de façon négative par les banques, constater que l’Etat Français emprunte à trois ans à taux négatif, acter que désormais certaines grandes entreprises, à leur tour, empruntent à des taux négatifs, ce qui a été le cas pour Sanofi et Véolia, éloigne les acteurs de l’économie de toute rationalité.

 

Il suffit ainsi simplement d’attendre la nouvelle vague de mesures pour profiter un peu plus des cadeaux offerts par les institutions financières.

 

La 4ème raison est intimement liée à la précédente. L’importance et le caractère exceptionnel des mesures prises par les banques centrales ont abouti à une explosion de la dette, et en particulier des dettes détenues par celles-ci.

 

La conséquence est que le désendettement sera extrêmement long. Cela se produit aujourd’hui aux Etats-Unis, où la Réserve Fédérale, écartelée entre la volonté de cesser sa politique de soutien et son inquiétude de voir la croissance freinée, repousse mois après mois le moment où elle annoncera une hausse des taux. Mais, en même temps qu’elle prend cette décision de report, elle prolonge d’autant la période de désendettement.

 

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Enfin, le chômage dans les pays développés ne se réduit pas assez vite. La conséquence de cette absence de tension sur le marché de l’emploi est la stagnation des salaires et donc du pouvoir d’achat. Ces facteurs : faiblesse des économies émergentes, interrogations sur l’effet des nouvelles technologies, caractère exceptionnel des mesures monétaires, durée de la crise, produisent évidemment une inquiétude qui elle-même rajoute aux facteurs techniques et économiques expliquant la faible croissance.

 

• Faut-il s’en plaindre ou s’en satisfaire ?

 

Les risques à court terme sont nombreux et se résument à mon sens en trois grandes catégories.

 

Le premier concerne évidemment les risques pour l’emploi et les finances publiques, directement liés à la capacité de croissance de nos économies.

 

Le second tient à un risque de turbulence financière. Des bulles se formeront très certainement, car il ne peut pas y avoir d’écart durable entre le taux d’intérêt d’une dette et le taux de croissance d’un marché. Ce risque paraît aujourd’hui avéré sur l’immobilier, les taux d’intérêt très bas amènent déjà une progression irréaliste des prix.

 

bdbanquepopEnfin, la troisième catégorie de risque tient au risque géopolitique. La conséquence d’une faible croissance mondiale se traduit dans le prix des matières premières, et singulièrement dans le prix du pétrole, la baisse de revenus des pays exportateurs étant un facteur important de déstabilisation de ces économies.

 

•  Peut-on déduire que ce ralentissement réel, probablement durable, n’est porteur que d’inconvénients ?

 

Probablement pas, et là-encore pour trois raisons.

 

En premier lieu, la baisse de croissance est à relativiser. Certes, elle est passée de + 6 % dans les années 1960 à 2.5-3 % aujourd’hui. Simplement, dans le même temps, la démographie mondiale s’est ralentie.

 

Et si nous ramenons le taux de croissance du PIB au taux de croissance du PIB par habitant, alors nous nous rendons compte que si il y a une diminution de la croissance, elle est beaucoup plus réduite, puisqu’elle passe de 3 à 1.50 %. L’effet réel du ralentissement est bien moins marqué en raisonnant par habitant, plutôt qu’en raisonnant globalement.

 

Deuxième élément : la croissance mondiale diminue, mais ce ralentissement se fait avec un rééquilibrage de la richesse mondiale. Ainsi, le PIB des pays émergents est désormais depuis 2014 équivalent à celui des pays développés, réduisant de fait les inégalités économiques et sociales.

 

Enfin, cette situation nous oblige probablement à réfléchir sur des modèles de développement à croissance plus faible, amenant un équilibre entre développement économique et écologie politique.



Roger Martin BTP
Article classé dans : Avis d'expert

Mots-clés : dette, Banque Populaire de Bourgogne-Franche-Comté, Bruno Duchesne, croissance mondiale, analyse économique

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