«Les agences de notation deviennent les greffières des marchés»

Publié par Didier Hugue, le 20 février 2012

AVIS D’EXPERT. Un mois presque jour pour jour après l’agence de notation Standard & Poor’s, l'agence d'évaluation financière Moody's menace d'abaisser à son tour la note de solvabilité maximale AAA de la France en AA+.

L'occasion de revenir sur ce qui fit s’émouvoir, pour ne pas dire s’agiter, le landerneau politique.

Oui, mais pas tout seul, notre compétence en la matière étant pour le moins limitée.

Jérôme Lacaille, membre du directoire et responsable de la Banque du Développement Régional à la Caisse d’Épargne Bourgogne Franche-Comté, nous éclaire sur les crises financières successives que nous vivons. Il en tire des enseignements et donne quelques solutions pour en sortir.

Ce sera long, parfois douloureux, mais pas insurmontable.

Comment expliquez-vous ces crises financières à répétition ?

Il faut déjà préciser qu’elles relèvent d’une nature différente. Celle de 2007-2008 découle de l’endettement privé et du mode de fonctionnement des marchés financiers. Elle est avant tout américaine, les ménages outre-Atlantique vivant au-dessus de leurs moyens.

En second lieu, la finance internationale a favorisé l’échange de transactions sur des produits dont les risques n’étaient ni évalués ni maîtrisés, notamment les «subprimes» (forme de crédit hypothécaire).

Enfin, les choix d’investissements des acteurs économiques. Banques, assurances, grandes entreprises, ont parfois préféré la pure spéculation, avec un espoir de rendement élevé, au lieu de continuer de privilégier l’investissement productif.

Qu'en est-il de l’actuelle crise ?

Contrairement à la précédente, elle trouve sa cause dans l’endettement public qui subit une accélération considérable. En cinq ans, la France, pour ne citer qu'elle, a creusé son endettement de plus de 500 milliards d’€.

Avec le ralentissement économique, les États ont accru leurs interventions avec des choix différents. Depuis plusieurs décennies, la France a régulièrement privilégié un soutien de la demande intérieure, c’est-à-dire de la consommation.

D’autres pays, comme l’Allemagne, ont misé sur leur appareil productif. Au final, la balance commerciale germanique n’a jamais été aussi excédentaire, alors que la nôtre plonge dans les abysses. J’ajoute que la réduction du temps de travail en France pénalise les entreprises, ainsi que le pouvoir d’achat des ménages. Il en va de même du poids des charges sociales.

Notons également que notre système de formation devient inadapté pour l’industrie, qui, il faut l’affirmer, est le fer de lance d’une économie. Nous manquons dans ce secteur cruellement d’ingénieurs (environ 10 000 par an), de techniciens et d’opérateurs de production qualifiés, faute de formations par alternance réellement adaptées, comme le permet notamment l’apprentissage.

Quels enseignements avons-nous tiré de la crise de 2007-2008 ?

Concernant les marchés financiers, rien n’a été fait ou presque. L’endettement privé aux Etats-Unis sera, de son côté, très long à traiter, toujours en lien avec l’endettement chronique des ménages.

En revanche, le système bancaire a tiré les leçons de cette crise en se recapitalisant. La résilience, c’est-à-dire la capacité à résister à un environnement incertain, dépend pour les banques du niveau de leurs fonds propres. En clair, de la solvabilité. À juin 2012, et non plus après 2015 comme initialement prévu par Bâle III, tous les établissements bancaires des pays de l’OCDE devront avoir multiplié par plus de trois leur fonds propres.

Leur ratio de solvabilité s’établira à 9% de l’ensemble des crédits distribués. Si une banque prête 100 €, elle doit détenir 9 € de fonds propres. Sans vouloir tirer la couverture à nous, la Caisse d’Épargne de Bourgogne Franche-Comté bénéficie aujourd’hui d’un ratio de solvabilité proche de 16%.

Comment sortir de la crise financière qui nous vivons aujourd’hui ?

Je me répète, il faut miser sur l’industrie et principalement les PME, former des jeunes immédiatement opérationnels à des métiers dont les entreprises ont besoin et privilégier le couple innovation-exportation.

Au-delà de nos frontières, il convient d’accroître la responsabilité des États européens. L’euro a besoin à la fois de solidarité et de discipline budgétaire. Ce ne sera pas facile car il manque encore un degré d’intimité entre les peuples de l’Union Européenne, mais on doit y parvenir. Et puis, il ne faut plus commettre des erreurs en voulant aller trop vite. La Grèce n’était pas prête à intégrer la monnaie unique. Elle en paye aujourd’hui le prix fort.

Venons-en aux agences de notation. Qui sont ces «big brothers» du 21ième siècle ?

De très vieilles institutions, créées comme Moody's au début du 20ième siècle. Leur première raison d’être a été de renseigner les investisseurs privés sur les risques encourus en matière de crédit. Puis, elles se sont mises à noter les États, évaluant leurs difficultés à rembourser leur dette. C’est compliqué et parfois sujet à caution. On leur en veut aujourd’hui, mais la crise ne leur est pas imputable, elles offrent juste des repères. Ceci étant, elles donnent parfois le sentiment d’être complètement dépassées par les événements et sont devenues de simples greffières des marchés financiers alors qu’elles avaient vocation à les guider.

Les marchés financiers ont depuis longtemps anticipé et pour se refinancer, la France n’emprunte pas plus cher, voire moins qu’avant la dégradation du AAA en AA+. Ce qui m’inquiète en revanche est le spread avec l’Allemagne, soit l’écart de taux d’emprunt. Notre partenaire d’outre-Rhin, qui est notre principal fournisseur et notre principal client emprunte 1% moins cher que nous. Et c’est un réel problème si le décalage s’accroît encore.

Les entreprises et les collectivités locales doivent t-elle craindre une restriction du crédit ?

Je ne le pense pas pour les entreprises. Crise ou pas crise, la Caisse d’Épargne de Bourgogne Franche-Comté a accru de 15% ses prêts aux entreprises en 2011. Il y aura toujours des contestations sur les décisions prises par tel ou tel établissement bancaire en matière de financement, voire des comportements intolérables de certaines banques dans certains cas. Mais il y a un fait objectif : le coût du crédit aux entreprises en France est moins élevé que dans la moyenne des pays développés. Par ailleurs, et c’est un fait rarement relevé mais incontestable, les PME en France ont accès à un crédit moins coûteux que les grandes entreprises.

S’agissant du financement des collectivités territoriales, la situation est différente et plus préoccupante. Dexia s’est retiré du marché. Beaucoup d’autres banques ont fait de même notamment du fait des nouvelles contraintes de liquidités issues de la réglementation bancaire. Pour la Caisse d’Epargne, j’ai indiqué que nous allions continuer à financer les collectivités de Bourgogne et de Franche-Comté qui sont nos clients historiques. Mais nous ne pouvons pas prendre la place des banques qui se sont retirées.

En effet, pour ne pas dépendre des marchés financiers, nous avons toujours veillé à maintenir un équilibre entre les crédits que nous réalisons et l’épargne que nous collectons. Les collectivités publiques ont cette caractéristique que l’Etat les oblige à déposer toute leur épargne au Trésor Public. Une solution, parmi d’autres pour alléger les tensions actuelles, consisterait à leur permettre de placer leur épargne auprès des banques qui leur prêtent.

Crédit photo: T. Cogny



Roger Martin BTP
Article classé dans : Avis d'expert

Mots-clés : crédit, entreprise, caisse d'épargne de Bourgogne Franche-Comté, Jérôme Lacaille, crise financière, agences de notation, épargne, collectivité locale

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1 réponse(s) à "«Les agences de notation deviennent les greffières des marchés»"

  1. l'Bernarddit :

    Ça c'est l'avis de quelqu'un qui a été formaté par le système pour le système. Mais on peut aussi croire en l'intelligence de l'Homme qui trouvera une autre solution pour l'avenir de l'Homme (et peut-être sans système bancaire et système financier) . Rêve d'un patron de PME qui dort encore la nuit (sans banquier)

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